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Return of the Obra Dinn : C'est un fameux trauma, une fin comme ça sur les eaux

miniblob par miniblob,  email  @ptiblob
Développeur / Editeur : Lucas Pope
Supports : PC / Mac
À chaque corps de métier ses petits plaisirs bien spécifiques. Quand on est inspecteur en assurance, on se contente généralement de prendre son pied en débusquant les fraudes. Avec un peu de chance, on arrive à dénicher un ou deux suicides camouflés en accidents, et alors on peut profiter à loisir de la mine déconfite des proches qui non seulement ont perdu un être cher, mais aussi une part non négligeable de leur héritage. On se contente d'un rien, juste une petite tragédie par-ci, par-là pour égayer un peu sa carrière. Et puis il y a les affaires sur lesquelles on n'espère même pas tomber tellement elles sont belles, les gros lots qui feront naître la jalousie dans les yeux de tous les confrères. Pas de doute, le cas de l'Obra Dinn, ce bateau disparu avec une soixantaine de personnes à bord, fait partie de ces enquêtes morbides à souhait qui vous marquent à vie.
Lucas Pope aime les métiers à la con. Quand tout le monde rêvait de devenir pompier, astronaute ou star de ciné, lui il fantasmait sans doute déjà sur la poésie indescriptible d'un cahier comptable bien tenu ou sur la sensualité d'une chaîne de montage affairée. Après nous avoir mis dans les bottes d'un douanier peu commode avec Papers, Please, voilà qu'il nous propose de découvrir le monde merveilleux des assureurs britanniques du début du 19ème siècle. Vous l'aurez compris, Return of the Obra Dinn clame haut et fort son originalité dès sa trame de base puisque c'est un jeu d'enquête dans lequel on incarne une inspectrice en assurance qui a à sa disposition des moyens ésotériques pour chercher à comprendre la mystérieuse disparition de tout l'équipage.

Préjudices en haute mer

Le point de départ de cette aventure a de quoi dérouter : un grand voilier de la compagnie des Indes, l'Obra Dinn, a disparu corps et biens en Atlantique au large des côtes africaines. Il refait surface quatre ans plus tard sans sa cargaison et vide de tout équipage. Il vous revient la lourde tâche de comprendre ce qui a bien pu se passer à bord afin de calculer le montant des indemnités à provisionner. Pour ce faire, vous disposez de deux outils très particuliers : une étrange montre à gousset et un livre un peu magique qui va se compléter au fur et à mesure que vous aller découvrir le destin des malheureux qui étaient sur le navire. En comptant les passagers et l'équipage, c'est le sort d'une soixantaine de personnes qu'il va vous falloir éclaircir. Sont-ils encore vivants (ne rêvez pas trop...) ? Comment chaque mort a eu lieu ? Qui sont les responsables ? En gros, le but à terme est de savoir quelles sont les familles qu'il faudra indemniser ou au contraire à qui il faudra demander compensation.



En arrivant sur le pont du bateau et en tombant nez à nez avec le premier squelette, on est totalement démuni. Petite précision en passant, le tout est représenté en vue à la première personne avec un rendu pour le moins minimaliste, comme un hommage aux vieux jeux d'aventure sur Macintosh. Ça contribue à la sensation d'être dérouté dans un premier temps, mais on s'y fait généralement très vite (sauf pour les malheureux qui souffrent de motion sickness et dont le roulis du bateau risque littéralement de donner le mal de mer). Bref, on est là sur notre bateau monochrome devant un type mort depuis des lustres et on se demande bien comment on va mener notre enquête. Et c'est là que la fameuse montre à gousset se révèle bien pratique : devant un cadavre quelconque, elle a le pouvoir de nous transposer dans les derniers instants de vie de la personne ou créature concernée. Ça prend d'abord la forme d'une ambiance sonore, avec éventuellement quelques dialogues assez instructifs, et puis on est projeté dans une représentation figée du moment en question, une sorte d'arrêt sur image en 3D dans lequel on peut déambuler pour rechercher des indices.

La croisière, ça m'use

Une fois qu'on a compris le procédé, la progression dans le jeu se fait par deux biais : soit on trouve un autre cadavre dans le souvenir et on saute ainsi d'une scène à l'autre, soit on ouvre petit à petit les accès aux différents compartiments et soutes lorsqu'on a pu les visiter lors de nos virées dans le passé. Chaque nouvelle scène va venir s'inscrire dans le précieux journal, mais celui-ci comporte aussi de base quelques dessins représentant l'ensemble des disparus, une liste des noms et fonctions de ces derniers, ainsi qu'un plan du bateau. Concrètement, votre objectif ça va être d'associer chaque portrait à un nom et de préciser quel a été son destin, sachant qu'au final le livre ne va valider vos choix que par lot de trois sorts. Le livre vous propose à chaque fois la même liste préétablie de fins plus ou moins tragiques dans laquelle vous allez piocher. Notez que si la traduction française est globalement bonne, elle s'emmêle un peu les pinceaux en ce qui concerne ces sorts en multipliant artificiellement les catégories. Rien de bien grave, mais on perd tout de même un peu en clarté.



Dans les premiers temps, on a l'impression de mener une vraie enquête. Il faut fouiller les décors, être attentif au moindre détail, à la moindre parole prononcée... Souvent les déductions se font en cascade : c'est parce qu'on a identifié un individu en particulier qu'on va pouvoir petit à petit retrouver le nom de ceux qui l'entourent dans telle ou telle scène. On a l'impression de suivre des traces, des fils qui vont progressivement tisser la trame narrative globale. Ce sentiment de découverte est vraiment bien rendu et il nous rend, en tant que joueur, acteur du récit d'une manière assez plaisante. Par contre le système a aussi ses limites : une fois que vous avez compris comment fonctionne le système d'indices et d'identification, vous pouvez assez facilement tromper le jeu. En effet, s'il vous manque des informations, votre livre par contre est omniscient, et il n'est pas bien compliqué d'utiliser la façon dont il débloque l'accès à tel ou tel personnage pour faire des déductions. Du coup, à partir d'un moment, il devient plus efficace pour progresser de quitter le registre de l'enquête à proprement parler et de se diriger vers la simple logique formelle avec le fameux bouquin à la main. C'est un peu comme si on passait de la murder party à ce bon vieux Cluedo.



Malgré ce revirement logique, la narration n'est jamais prise en défaut. Le fait de reconstituer les morceaux de récit dans le désordre lui donne un petit côté puzzle pas déplaisant du tout. Dans le fond, l'énigme dans l'énigme consiste à comprendre la cohérence de l'histoire, et cette dernière ne manque pas de surprises en invitant à son bord quelques jolies mythologies marines. Il y a aussi les personnages, ils ne sont pas tous aussi marquants mais le fait de fouiller pour en apprendre le plus possible à leur sujet va vous permettre d'en cerner précisément quelques uns. Il y a ceux qui vous seront sympathiques, ceux dont vous pourrez à la rigueur comprendre les motivations, et il y a quelques vrais salopards comme on aime les haïr. Bref, on ne reste pas impassible quand on plonge ainsi dans les événements. Sachez tout de même qu'il faut s'accrocher pour avoir droit au fin mot de l'histoire puisque celui-ci ne se dévoile qu'à la toute fin du jeu si et seulement si vous avez réussi à découvrir le sort de presque toutes les personnes qui étaient sur le navire. C'est une conclusion qui se mérite mais de toutes façons, une fois lancé dans votre enquête, vous aurez du mal à trouver le repos avant d'avoir démêlé tous les fils de cette sombre histoire.

On pouvait craindre que Return of the Obra Dinn se contente de brosser les joueurs nostalgiques dans le sens du poil en leur balançant aux yeux son style graphique rétro-chic plutôt convaincant. Mais la vraie réussite du nouveau jeu de Lucas Pope, c'est la facilité avec laquelle il nous entraîne dans un récit haletant. On n'est acteur d'à peu près rien et pourtant on n'a pas l'impression de rester passif devant cette accumulation de malheurs. Les tragédie s'enchaînent mais c'est l'enquête elle-même qui leur donne leur liant et nous tient en haleine jusqu'à ce que la conclusion définitive nous soit donnée.
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