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Y a-t-il *encore* un crédit d'impôts pour sauver le JV français ?

Niko par Niko,  email  @nik0tine  
Dans notre précédent épisode, notre héros national François Hollande avait une fois de plus sauvé le jeu vidéo français des griffes de l'organisation secrète La Mondialisation qui voulait sa perte. Il avait pour cela utilisé son gadget icônique : le Crédit d'Impots Jeu Vidéo (que nous appellerons ici CIJV, parce que je suis pas payé au signe) qu'il peut, depuis 2015, utiliser sur les productions 18+. Mais l'hydre a plusieurs têtes, et notre patrimoine du terroir est de nouveau en danger. Et quand c'est le bordel, qui c'est qu'on appelle ?
Wow, on ne pourra pas dire que l'on ménage nos efforts pour vous intéresser aux subtilités du cadre législatif des aides liées au secteur du jeu vidéo. Mine de rien, c'est important : une aide massive peut changer la face de l'industrie, comme l'a montré le Québec au début du millénaire quand il a attiré les plus grands éditeurs sur son territoire, créant un véritable écosystème du coté de Montréal.

En France, le dispositif du CIJV monte en puissance progressivement depuis 2008 : si son taux n'a pas bougé, les critères d'obtention sont devenus plus flexibles, notamment depuis 2015 qui a ouvert la voie aux jeux 18+ tout en baissant le budget minimum requis (pour que de plus petits projets puissent y prétendre). Mais la réforme qui a été adoptée en toute fin d'année dernière vise à muscler considérablement la mesure : passage de 20 à 30% des dépenses éligibles, et doublement du plafond pour atteindre 6 millions d'euros.

Prends ça, Oscar Lemaire !

Pour nos plus jeunes lecteurs qui ne connaissent pas encore la joie indéscriptible de glisser un petit billet dans le string de l'état français, un crédit d'impôt permet de soustraire une certaine somme à sa déclaration de revenus annuelle. Ici, il s'agit donc de quasiment 1/3 des dépenses consacrées aux amortissements matériel, à la sous-traitance (dans la limite 1M€/an), mais surtout aux salaires - et ces salauds de salariés coûtent cher. Bref, les crédits d'impôts, pour une entreprise, c'est plutôt cool. A se demander pourquoi elles ne sont pas plus nombreuses à y faire appel :



Hé oui, l'année dernière, seuls 23 projets répartis dans 17 studios ont profité de la mesure (22,1 % des studios de dev intérrogés dans le dernier baromètre du SNJV). Le plus gros bénéficiaire n'est autre qu'Ubisoft - qui est aussi le premier employeur de France du secteur - et qui va bénéficier à plein du relèvement de plafond de la nouvelle formule du CIJV. C'était d'ailleurs un des arguments du secrétaire d'état Christian Eckert contre la mesure lors des débats à l'assemblée nationale : il semblait sous-entendre que la mesure était taillée sur mesure pour l'Union des Bretons Indépendants.
 

Le CNC rétorque "Sur cette période 2013-2016, 35 studios différents ont pu bénéficier du crédit d’impôt. Il n’y a donc pas qu’un seul bénéficiaire, loin de là !". Mais le chiffre reste relativement faible, ce qui peut s'expliquer par plusieurs facteurs : le budget minimal de 100 000€ empêche les plus petits projets d'y prétendre, sans compter les éventuelles phobies administratives, le CNC devant valider chaque demande sur dossier.

Même si le nombre de bénéficiaires n'explose pas l'année prochaine, le manque à gagner fiscal du CIJV va tout de même enfler fortement avec le passage à 30% : le gouvernement l'estime à 25 millions d'euros, contre 12M€ ces deux dernières années. Mais le CNC fait valoir que pour chaque euro "perdu" dans le CIJV, c'est 1€80 de recette fiscale qui rentre dans les caisses. Un calcul difficilement vérifiable, mais les studios que nous avons intérrogé (voir plus bas dans l'article) assurent tous que l'augmentation du taux du CIJV va se traduire par des emplois ou moins de sous-traitance hors EU.



En règle générale, le milieu du développement de jeu vidéo français semble confiant en l'avenir, après des années difficiles. Selon le baromètre annuel du SNJV, 51% des studios intérrogés comptent embaucher cette année, majoritairement en CDI (45.1% comptent maintenir leur effectif). Plus de 77% se disent très ou plutôt optimistes sur l'avenir du secteur, contre seulement 65% en 2015. Malgré tout, la France reste en troisième position des pays les plus attractifs pour le développement de jeu vidéo (selon ... des développeurs Français, rappelons-le) : Canada 61.1% / USA 13.2% / France 9%

L'exemple québécois

Si le Canada est considéré comme l'Eldorado du développement de jeux, c'est que le pays a bien joué son coup au début des années 2000 : certaines de ses provinces ont mis en place un crédit d'impôts à un taux défiant toute concurrence, tout en bénéficiant d'une fort pratique proximité géographique et culturelle avec les USA. Ces facteurs ont créé un cercle vertueux qui en font aujourd'hui un des pays incontournables dans le domaine. Comparons notre crédit d'impôt et celui appliqué actuellement au Québec :

Bon, ce n'est pas demain que la France verra débarquer des centaines de boat peoples remplis de développeurs sur ses côtes, mais ça va plutôt dans le bon sens.

Tiens, et les développeurs, que pensent-ils de ces nouvelles mesures, et quel impact vont-elles avoir sur leur structure à l'avenir ? On a décroché notre plus beau logiciel de mail pour poser la question à The Game Bakers, Quantic Dream, Arkane, Swing Swing Submarine et Cyanide. Parmi ce panel, seul Swing Swing n'utilise pas le dispositif : "Il nous semblait trop compliqué", nous a répondu William David.

Ce qu'en pensent les studios

Factor : Combien d'employés compte votre structure actuellement ?

Audrey Leprince - Co-fondatrice de The Game Bakers
6 CDD/CDI en France, et beaucoup de freelances et sociétés françaises qui collaborent avec nous (qui rentrent au budget du CIJV aussi).

Guillaume de Fondaumière - Directeur général délégué de Quantic Dream
Nous comptons 180 salariés.

Patrick Pligersdorffer - PDG de Cyanide
Environ 140 répartis entre Nanterre, Bordeaux et Montréal. 110 personnes en France

William David - Co-fondateur de Swing Swing Submarine
Zéro. Nous n'avons pas d'employés jusqu'à présent. Nous avons, pour l'instant, travaillé sur une base de projets avec des freelances.

Romuald Capron - Directeur d’Arkane Studios Lyon
Cela varie selon les phases des projet mais notre studio de Lyon compte  actuellement pas loin de 120 personnes et  nous visons à recruter une dizaine de personne dans l’année qui vient.

Le passage de 20% à 30% ouvre-t-il des perspectives pour votre studio ?

Audrey Leprince (The Game Bakers)
C'est très positif. Cela va nous aider à financer notre prochain jeu, ambitieux comme Furi. Ce n'est pas suffisamment significatif pour révolutionner un budget mais c'est quand même important.

Guillaume de Fondaumière (Quantic Dream)
L'impact de la revalorisation est doublement important. Il nous permet d'une part de revaloriser la France comme pays favorisant le développement de jeux, et ce faisant va permettre d'attirer des financements pour des productions à forte valeur ajoutée. À 30%, la France se hisse au niveau des plus importants centres de production dans le monde, comme le Canada.

De l'autre, ce niveau de taux va permettre de repenser les modèles de production qui, comme pour l'animation, s'appuyaient en partie sur une sous-traitance de certains pans de la réalisation.

Patrick Pligersdorffer (Cyanide)
Oui, probablement. Nous ré-investissons toujours d’éventuels bénéfices dans nos développements à venir donc si on économise en taxes, cela se traduira par une augmentation des effectifs.

William David (Swing Swing Submarine)
Comme nous ne l'utilisons pas, pas plus que ça. Mais je suppose que c'est une bonne chose.

Romuald Capron (Arkane Studios)
Bien sûr, cela encouragera encore plus notre groupe Zenimax (Bethesda)  à investir dans plus de moyens humains et techniques et rester compétitif avec les studios AAA des autres pays.

Que pensez-vous de l'état de santé global du JV en France ?

Audrey Leprince (The Game Bakers)
Le JV en France se porte bien, notamment grâce aux systèmes d'aides, à Ubisoft et à quelques success story comme Don't Nod ou Amplitude qui portent le secteur, à la créativité des professionnels du secteur et à la qualité des formations françaises JV.
Ce n'est pas tout rose cependant, parce que les budget de production de jeu vidéo montent, et le marché est difficile sur toutes les plateformes : extrêmement concurrentiel, avec énormément d'offres et des acteurs très dominants.

Guillaume de Fondaumière (Quantic Dream)
Je pense qu'il faut revenir au milieu des 90 pour retrouver un état de santé aussi bon. Nous avons surmonté la forte crise du début des années 2000 et sommes depuis plusieurs années maintenant en croissance. La filière s'est structurée ; des leaders se sont affirmés sur le plan international et ont franchi des caps importants de croissance ; et il y a un très grand nombre de jeunes pousses, dont certaines sont extrêmement prometteuses.

Patrick Pligersdorffer (Cyanide)
Bien meilleur qu’il y a quelques années. Cela peut toujours être mieux mais on voit de plus en plus de projets intéressants, quelque soit le support.

William David (Swing Swing Submarine)
Les développeurs français ont beaucoup de beaux projets, et d'ambition.
On n'a pas toujours les moyens pour les concrétiser, ou bien on ne se les donne pas, mais il me semble quand même que le jeu vidéo en France se porte bien. Du point de vue de la création.
Le milieu est petit, les développeurs prêts à s'entraider, à partager. On peut encore s'améliorer, il n'y a pas de doute là-dessus. On y travaille tous.

Romuald Capron (Arkane Studios)
Je n’en ai qu’une vue partielle  mais globalement il me semble qu’il y a un vrai renouveau des studios français depuis 3-5 ans :  certains studios indépendants (Dontnod, Amplitude, Asobo, .. et bien d’autres) sont maintenant reconnus à l’international par un large public avec chacun leur expertise et leur « patte » et les gros éditeurs comme Bethesda ou Ubisoft se sont mis à investir sur de grosses productions entièrement développées en France. Les studios se sont aussi beaucoup professionnalisés avec des dirigeants plus expérimentés et des jeunes mieux formés :  je pense qu’il y a encore un fort potentiel de croissance des studios français.

Avez-vous déjà pensé à vous installer dans un pays à la fiscalité plus favorable ?

Audrey Leprince (The Game Bakers)
Je ne vois pas de pays où la fiscalité est plus favorable. Avec le CIJV et le CNC (et Creative Europe) ça devient difficile de faire mieux. Si vous en connaissez dites le moi :)
Sérieusement, il y a peu de pays dans le monde où on a le niveau de talent de la France, la qualité de vie et un tel soutien de l'industrie. On rattrape presque le Canada à ce niveau là et il fait moins froid.

Guillaume de Fondaumière (Quantic Dream)
Oui, et nous continuons à être sollicités très régulièrement. Mais nous faisons tout pour rester ici, car la France est non seulement notre pays, mais aussi une formidable terre de créativité et de technologie. D'où mon engagement important ces dernières années pour structurer notre filière et obtenir des aides à même de garantir notre compétitivité.

Patrick Pligersdorffer (Cyanide)
Oui mais pas pour des raisons fiscales ! Plutôt pour avoir un nouveau pool de recrutement. Si la fiscalité y est plus avantageuse, ce sera un plus mais pas le facteur le plus important.

William David (Swing Swing Submarine)
Non, si je m'installe dans un autre pays ce sera une affaire personnelle, sûrement pas une affaire de fiscalité.

Romuald Capron (Arkane Studios)
Nous avons déjà un autre studio à Austin au Texas où la fiscalité n’est pas spécialement plus attractive qu’en France  mais où nous avons pu trouver d’autres talents. Et pour nous c’est la clef pour se démarquer sur ce marché. Cela étant dit, avec des coûts salariaux inférieurs à nos concurrents américains ou même du reste de l’Europe et les différents Crédits d’Impot Recherche et Jeu Vidéo, la France reste au final très compétitive en terme de coûts de développement. 

A votre sens, le CIJV nouvelle formule va-t-il permettre de redynamiser le secteur de JV en France ? Convaincre des studios de s'installer ici ?

Audrey Leprince (The Game Bakers)
Je ne pense pas qu'un changement de taux de 20 à 30% va faire une différence qui ferait pencher la balance à ce point, mais je pense que c'est tout à fait un mouvement dans le bon sens et que cela va aider à faire des bons jeux et à continuer à les faire en France.

Guillaume de Fondaumière (Quantic Dream)
Je suis convaincu que l'impact de cette mesure va être très, très important. 

Pour les studios français tout d'abord, car cela va leur permettre de "re-internaliser" certaines tâches et de dégager des marges pour leur permettre d'investir et d'innover, ce qui est la clef de voûte de la réussite dans cette industrie.

Et si une bonne promotion est faite, oui, cela peut aussi inciter des acteurs internationaux à s'établir en France. 

Patrick Pligersdorffer (Cyanide)
Je pense que cela va dans le bon sens en tout cas. Il y a d’autres obstacles à l’installation de gros studios en France mais cela aidera en tout cas ceux qui sont déjà installés à avoir des budgets plus compétitifs.

William David (Swing Swing Submarine)
Le secteur du JV en France est dynamique. Peut-être pas suffisamment compétitif d'un point de vue mondial, mais dynamique il l'est déjà !
Il n'y a qu'à voir le nombre de petits studios qui existent et qui développent des bons jeux. Le jeu vidéo en France n'est pas sinistré.

Romuald Capron (Arkane Studios)
Un taux de 30% nous mettra au niveau de ce que propose les territoires concurrents tels que le Québec ou même le Royaume-Uni, c’est clairement un message très fort envoyé à tous ceux qui veulent investir dans le développement en France.

Enfin il faut rappeler que cette réforme  doit encore être validée par l’Europe puis traduite en décret d’application donc tous les professionnels français du Jeu Vidéo doivent rester vigilants pour que  nos politiques nous soutiennent jusqu’au bout. 

Perspectives

Comme le souligne Romuald Capron, cette version renforcée du CIJV fait actuellement l'objet d'un notification auprès de la commission européenne. Certains pays pourraient y voir une déformation de la concurrence, ce qui mettrait en danger l'application de cette nouvelle formule.

Même si la mesure est finalement mise en place, il est illusoire de penser que la France va devenir le nouveau Canada. Mais à défaut d'attirer tous les géants de l'industrie, elle pourra au moins retenir ceux déjà présents et encourager les studios à embaucher pour des projets plus ambitieux. Forts de cette victoire, les lobbyistes du SELL et du SNJV (qui n'ont pas, pour l'heure, répondu à nos demandes d'interview) se disent prêts à repartir en bataille. Le but : demander l'élargissement des critères de sélection pour que les productions indépendantes puissent elles aussi accéder aux aides. Suite au prochain épisode, donc.

Un grand merci aux studios qui ont accepté de répondre à nos questions, ainsi qu'au CNC pour nous avoir fourni des données chiffrées.
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