TEST
Skate Story, un magnifique trick un peu sketchy
Développeur / Editeur : Devolver Digital Sam Eng
Je l’ai déjà raconté dans ces colonnes mais j’ai commencé à apprendre le skate l’année dernière à 35 ans, sans l'avoir jamais pratiqué dans ma jeunesse. La planche à roulettes m’a toujours fasciné et ce depuis le premier Tony Hawk Pro Skateboarding. Néanmoins, le gros pétochard que je suis avait soigneusement évité de s’y confronter parce que tomber, ça fait mal et que finalement, le skateboard en jeu vidéo, c’est tout aussi bien. J’avais donc une revanche à prendre et j’ai décidé de m’y atteler. Aujourd’hui, j’ollie, je drop et je rock to fakie. Alors, quand a débarqué Skate Story de Sam Eng, qui raconte l’histoire d’un démon devant apprendre à skater pour récupérer son âme, je me suis senti concerné.
Skate Story, le serpent de mer de Devolver Digital, est enfin sorti. Annoncé en 2022, il aura pris son temps pour venir se positionner en fin d’année 2025, le 8 décembre, raflant quelques lauriers de dernière minute au passage. Le jeu raconte l’histoire d’un démon, devenu le skateur de verre (qui se brise en mille morceaux à chaque chute) après avoir passé un pacte avec le diable et qui doit manger la lune pour regagner son âme. S'ensuit une descente au travers de chaque cercle des enfers pour y bouffer leur lune respective. Bienvenue dans un récit surréaliste et post-moderne, où l’on skate dans un New York diaboliquement halluciné et où l’on tape la discute avec des statues de philosophes, des cônes de Lübeck et des pigeons écrivains. 
Mais avant toute chose, il me faut mettre en évidence la qualité principale de Skate Story, visible dès le menu principal : c’est ultra giga beau, c’est un véritable festin pour les mirettes et vous pouvez y jouer les yeux fermés rien que pour l’expérience visuelle. Sam Eng a réussi à créer un style assez unique composé de textures photographiées et de modélisation low-poly, le tout tartiné de shaders divers et variés. Le résultat peut être un peu surchargé mais ne se met que rarement en travers de la route de la visibilité.
Le titre se divise en trois phases distinctes : celles d’exploration dans de petits niveaux ouverts où l’on discute avec des personnages truculents et réalise de petits objectifs idiots, les combats de boss et les phases en couloirs. Ces dernières offrent les meilleures sensations de jeu car elles combinent folle vitesse et spectacle visuel tout en étant soutenue par l’incroyable bande-son de Blood Cultures et John Fio. Le but est clairement de vous transporter dans la zone le plus vite possible et le trick est clairement maîtrisé ici. Les phases d’exploration servent de respiration, permettent de faire avancer le scénario, de faire du skate un peu plus librement et de claquer ses plus belles figures.
Pour la beauté de l'Infinity Jest
En parlant de tricks, Skate Story arrive avec son propre système : point de mouvement à faire au stick comme sur Skate ou Session, le titre utilise les quatre boutons de tranche pour imiter la position des pieds sur la planche pour ensuite lancer le trick d'une pression sur B (en sachant qu’appuyer sur ce bouton sans positionnement déclenche un simple saut). La démarche est intéressante car elle se focalise moins sur l'exécution de la figure et plus sur sa préparation. Effectivement, dans le vrai skate de la vraie vie, le placement des pieds avant de lancer le trick est crucial. C’est donc assez rafraîchissant.Malheureusement, le jeu ne valorise pas vraiment ce système, qui sert surtout lors des combats de boss où l’on doit faire des combos pour les blesser. Cependant, il suffit d'enchaîner les figures un peu au hasard en changeant de boutons de tranche entrecoupés de grinds et de manuals pour que ça passe. Je n’ai pas trouvé ces phases très intéressantes et elles peuvent être un poil frustrantes. Pour ceux voulant malgré tout approfondir, il y a de quoi faire, des tricks spéciaux et des mouvements de contrôle comme les powerslides s’ajoutant au fur et à mesure de l’histoire.
L'histoire, parlons-en car Skate Story est avant tout un jeu narratif, ne nous permettant donc pas de revenir dans les niveaux pour comboter en paix. Sam Eng nous conte son récit de skateur affamé via beaucoup de dialogues, un style faussement ampoulé (surtout au début) et avec beaucoup d’humour (sauf à la fin). Le jeu est une sorte de déambulation absurde à travers diverses zones contenant chacune leurs petites fantaisies et raideurs. Chaque chapitre se clôt via un poème résumant ce qu’il s’est passé et je ne peux que saluer la traduction française exemplaire, malgré quelques sous-titres apparaissant toujours en anglais (bug connu qui devrait être vite corrigé dans un patch selon les informations que l'on m'a fait parvenir).

Franchement, arrivé à la dernière lune et avant le tunnel de fin, je me disais que je tenais là une belle œuvre sur l'absurdité de l’acharnement (que je vis en ce moment personnellement), drôle et visuellement magnifique. Un passage en particulier m’a beaucoup touché dans son ode à la beauté du geste et aurait pu constituer une très jolie fin. Malheureusement, c’est à ce moment-là que Skate Story se prend des envies de grandeurs, veut absolument être un chef-d’œuvre et se vautre un peu selon moi.
Il voulut être César, il ne fut que Pompeux
En effet, la fin est une succession de dialogues où l’humour a disparu, où le titre enchaîne les combats de boss pénibles et où les références deviennent évidentes (pitié, arrêtez avec les références à Evangelion ou à Twin Peaks, je n’en peux plus). Ce final tente de tout expliquer, d’enfermer le joueur dans une seule interprétation. La démarche que je pense malgré tout sincère du reste du jeu s'efface involontairement par l’utilisation de ficelles narratives ultra classiques pour se conformer à l’image que les joueurs et les joueuses ont du chef-d’œuvre vidéoludique : grandiloquent, bavard et méta, désavouant ou moquant toute la première partie plus légère que je trouve beaucoup plus touchante. Si ce n’est pas sérieux et torturé, ce n’est pas de l’Art mais un vulgaire jeu vidéo. Je sais que beaucoup de monde a apprécié cette fin, voire la préfère au reste du jeu. Moi, j’ai trouvé ça un peu poser.
Je suis dur mais j’ai joué à un autre jeu Devolver en même temps : Baby Steps de Gabe Cuzzillo, Maxi Boch et Bennett Foddy. C’est absurde, drôle et complètement con mais pas dénué de sens et surtout ça ne pète pas plus haut que son cul. Le titre est dans la continuité logique de l'œuvre de Foddy après QWOP et Getting Over It. Ce que je veux dire par là, c’est que je préfère quand les développeurs se créent une patte, la décline sereinement à travers plusieurs œuvres plutôt que d’immédiatement tenter de produire le chef-d’œuvre définitif que le monde ne savait pas qu’il attendait. J’aurais pu aussi citer Cosmo D, Blendo Games ou les nouveaux de chez Talha and Jack Co qui développent jeu après jeu leur univers, leurs thématiques dans des titres certes de plus en plus ambitieux mais construits sur de très solides fondations. Si l’on dézoome, c’est aussi le cas dans les autres champs artistiques où les créatrices et créateurs produisent un discours sur le long cours. J’ai l’impression que Sam Eng a voulu tout mettre d’un coup, ne pas arriver à équilibrer plutôt que de se satisfaire d’une simple œuvre, quitte à se griller comme le suggère le final.
Mais je le comprends, 2025 fut l’année des GOTY proclamés à qui mieux-mieux (Clair Obscur: Expedition 33, Blue Prince, Hollow Knight: Silksong, etc.) et j’ai du mal à voir cette tendance à tout surévaluer du côté des observateurs autrement que comme un réflexe de protection en mode “regardez les jeux vidéo c’est de l’Art, il y a des chefs-d’oeuvres” en oubliant tous ceux qui creusent leur sillon de manière plus discrète depuis des années.
Je termine en vous partageant l'enregistrement de ma découverte enjouée du début du jeu.
Malgré tout, jouez à Skate Story. Nonobstant cette maudite fin qui m’a énervé personnellement, le titre propose d’incroyables sensations, de chouettes dialogues et vaut absolument le coup. Disons que “qui aime bien châtie bien” et vous vous ferez un avis par vous-même sur sa conclusion. Je tiens aussi à souligner ici la belle année 2025 de Devolver qui nous a tout de même offert entre autres Baby Steps, Ball x Pit, Look Outside, Shotgun Cop Man et donc ce Skate Story.