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Enterre-moi, mon Amour

Nicaulas par Nicaulas,  email  @nicaulasfactor
L'histoire s'est terminée un vendredi matin. Au réveil, le téléphone affichait une notification devenue habituelle : le visage de Nour, à côté des logos de réseaux sociaux et de la batterie. Comme les jours précédents, on s'attendait à un sms qui nous donnerait des nouvelles. A la place, on a eu droit à un message vocal de 19 secondes : Nour avait été arrêtée par la police d'un pays des Balkans. Elle était dans un camp, avait caché son téléphone et ne savait pas ce qui allait lui arriver. Elle nous aimait. On a entendu la police entrer dans la pièce et lui arracher le téléphone, puis plus rien. Et on s'est senti mal pour quelqu'un qui n'existe pas. Pour mieux comprendre, petit retour en arrière.

Tout, sauf la Syrie.

On a déjà abondamment parlé d'Enterre-moi, mon Amour, que ce soit dans ces pages (une preview suite à l'Indiecade, une interview à la Paris Games Week) ou ailleurs (le Quickload #11 et le #12 à paraître). Le principe est simple : via une interface reprenant celle d'une messagerie (comme avant lui Lifeline ou Normal Lost Phone), on dialogue avec un personnage imaginaire, afin de progresser dans un arbre narratif. Ici, on incarne Madj, un syrien resté au pays pour prendre soin de ses parents, et qui garde le contact par texto avec sa femme Nour, partie sur les routes pour tenter de rejoindre l'Allemagne et y demander asile. A chaque étape essentielle du voyage, on doit décider de la marche à suivre : suivre le plan initial ou improviser avec les moyens du bord, faire confiance au chauffeur ou continuer de son côté à pied, traverser par la mer ou marcher jusqu'aux frontières, ce genre de choses. Notez d'ailleurs qu'un prologue est disponible sur le site officiel du jeu (et peut être joué sur PC), et on le conseille évidemment pour se mettre dans «l'ambiance».

Alors on en est là.

Richement documenté (notamment via une vraie migrante qui a servi de «consultante» pendant la production) mais jamais professoral, le jeu prend donc la forme d'un docu-fiction et assume une double vocation : rendre compte de ce qu'est réellement un trajet migratoire, et ré-humaniser des personnes qu'on ne voit souvent qu'au travers de chiffres et de flux. Le choix de simuler une discussion via une fausse application de messagerie découle de cette ambition : pour plonger le joueur dans une histoire ultra-réaliste sans basculer dans le didactique, le jeu cantonne les données brutes à la carte qu'on peut afficher à n'importe quel moment, et simule le réel dans la discussion via des artifices narratifs. On vous renvoie vers notre compte-rendu de l'Indiecade et particulièrement celui de la conférence de Pierre Corbinais, auteur principal, sur les techniques qui permettent d'écrire le réel. Et c'est, de ce point de vue, incroyablement réussi. Grâce à ces artifices narratifs, Nour semble vivante et réactive, alors qu'elle n'est qu'un empilement de lignes de dialogues pré-écrites.

Pense aux lys. Pense à la paix.

C'est aussi ce qui nous empêche de trop en dire sur Enterre-moi, mon Amour : expliquer en quoi il est efficace (et parfois redoutablement) dans sa démarche reviendrait trop souvent à dévoiler le fonctionnement du jeu et à gâcher par avance votre propre expérience. Conseillons simplement une chose : jouez en temps «réel», c'est-à-dire le mode de jeu dans lequel le temps n'est accéléré que par trois. Si Nour entreprend une action censée lui prendre une journée, le jeu laissera passer huit heures avant de vous envoyer les répliques suivantes. Ainsi étalée sur plusieurs jours, l'aventure gagne en consistance, et Nour en réalisme. Et quand bien même vous souffririez du même TOC que votre serviteur, à savoir un refus total de faire plusieurs runs dans les jeux narratifs pour préserver l'illusion d'avoir eu droit à une histoire unique et originale, une seule partie sur ce mode temps réel vous occupera plusieurs jours. A condition de ne pas perdre dès les premières difficultés.

Le voyage se termine ici.

Il n'y a au final pas grand-chose à reprocher au jeu. On s'est contenté d'une seule partie, terminée sur un échec, à cause du TOC évoqué plus haut, on ne se prononcera donc pas sur les fins multiples, même si on imagine que quelqu'un retentant sa chance plusieurs fois pour faire réussir Nour à tout prix finira par briser l'illusion, à force de revivre certains passages plusieurs fois. Mais la seule chose qui s'avère parfois vraiment gênante reste le fait que Madj, le personnage qu'on incarne, soit une source de dissonances. Parfois cela va venir des choix de réponses qui ne correspondent pas à ce que nous, joueurs, souhaiterions réellement répondre (les choix d'emojis notamment, qui sont souvent trois variantes d'une même émotion). Parfois c'est le surgissement du religieux, du racisme ou de la morale, qui nous rappelle qu'on est simple spectateur d'une discussion de couple, et qu'il est très étrange qu'on y intervienne de temps à autres. Rien de grave, cependant : l'immense majorité du temps, l'illusion fonctionne parfaitement et le jeu remplit son office.
Malgré une poignée de passages où la magie opère moins bien, Enterre-moi, mon Amour est une double réussite. Sur un plan purement ludique, c'est un jeu narratif aux embranchements riches, variés et prenants, soutenus par une écriture très efficace. Et cette efficacité est mise au service d'un propos humainement indispensable, d'utilité publique pourrait-on même dire.

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