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[Test à la bourre] Football Manager 2015

Nicaulas par Nicaulas,  email  @nicaulasfactor
 
C’était presque musical. Le bruit de fond de la climatisation, les bips réguliers du moniteur, ponctués du sifflement plus aléatoire de la respiration gênée par la trachéo. Toutes les heures, la vibration de la pompe à nutriments et ses alarmes à trois notes. Une ligne de basse, une rythmique, des mélodies… il manquait juste une voix. Malheureusement, du fin fond de son coma artificiel, Papy Nicau n’émettait qu’un râle rauque et indistinct, de temps à autres.
Tu crois qu’il nous entend ?
- Je ne sais pas, mon chou. Tu sais, il était déjà loin avant même qu’on l’endorme. Il disait beaucoup de bêtises. Mais avec les médicaments… il ne pense plus à rien maintenant.”

Sa mère avait beau dire, Jean-Eudes voyait bien que son grand-père n’était pas tout à fait un légume. Pas encore. Dans son sommeil, ses traits émaciés exprimaient l’impatience, l’inquiétude, parfois même l’euphorie ou la colère. Mais pas l’apathie. De toute évidence, le cigare se consumait encore un peu.  Ces derniers mois, son grand-père l’avait fasciné. Comme s’il sentait sa fin proche et que ça le désinhibait, il avait abandonné son caractère taciturne et exprimait bruyamment son avis sur tout et n’importe quoi.

La barre à gauche, à gauche, à gauche !

“Tu parles d’un prénom à la con, “Jean-Eudes””, avait été sa première prise de position virulente. “Déjà que j’ai failli déshériter ta mère quand elle a épousé ce Matheo-Kilian de Grottalu.”
Mais le plus surprenant, c’est qu’il s’était mis à jouer à d’anciens jeux vidéo. Mais genre des trucs très vieux, des trucs des années 2000, voire même avant. Sachant parfaitement que les vrais premiers casques de réalité virtuelle ne s’étaient vendus qu’à partir de 2030 (après la faillite du conglomérat Facebook-Gameloft qui avait ouvert le marché à la concurrence), Jean-Eudes avait du mal à imaginer à quoi ça pouvait ressembler, un jeu sans interface neuronale. Alors quand son papy avait descendu du grenier un gros PC avec un écran (un écran !) pour jouer à Football Manager 2015, ça avait été une expérience incroyable. Théoriquement interdite, vue la consommation électrique du bousin, mais ça renforçait l’étrangeté de la chose. Quand il lui avait dit qu’il avait perdu des milliers d’heures de sa vie sur cette licence de jeu, Jean-Eudes avait du mal à y croire. Et en même temps, cela expliquait beaucoup de choses. Notamment sa connaissance de villes disparues depuis, engloutie par la mégalopolisation rampante.



“Ne te moque pas de Saint-Gratien, petit con. Avec l’ESSG ils ont fait 12ème de National en 2003, alors qu’ils étaient promus. T’as déjà été promu toi ?" Jean-Eudes avait beau se défendre (“Mais Papy, j’ai que 11 ans, et le sport est interdit depuis 20 ans pour économiser l’oxygène sur Terre”), son grand-père n’écoutait pas. Il maugréait, courbé devant son écran, crispé sur sa souris.
“Rushden & Diamonds, Calais, Benevento, Bray Wanderers, j’ai relancé la carrière de Lucas Barrios, lancé celle de Yanis Tafer tout court, j’ai gagné des coupes nationales, j’ai été promu des tas de fois depuis les tréfonds des cinquièmes divisions européennes jusqu’à des titres de champion, mais pas une seule coupe d’Europe. Même pas la Ligue Europa ! T’y crois ça ?” Jean-Eudes ne comprenait rien, mais ça avait l’air important. Tout ce qu’il voyait, c’était une succession de menus et de pages, parmi lesquelles son grand-père naviguait en cliquant sur une grande barre verticale, sur la gauche de l’écran. Parfois il y avait des espèces de bonshommes qui bougaient bizarrement sur un fond vert en se passant une balle blanche. Mais surtout des menus et des tableaux.

“C’est pour ça que j’ai choisi le 2015, s’était-il justifié. C’est à cette époque qu’ils ont rechangé l’ergonomie, et sur un grand écran c’est facile à utiliser. Même avec mon Parkinson.”
Encore un terme barbare, pensa Jean-Eudes.
“Et j’ai pris Strasbourg en National. La base de données française était un peu pourrie, le scout de Sports Interactive faisait un peu de la merde à l’époque. Mais remettre Strasbourg sur les rails, quel pied ça serait.”
Et il y était arrivé. Au jour le jour, Jean-Eudes avait suivi l’histoire de Quaresma Queudrue, alter ego de son grand-père présidant à la destinée du fer de lance du football alsacien. Avec succès, puisqu’au bout de quelques dizaines d’heures de jeu, l’armoire à trophées s’était un petit peu remplie, avec quelques compétitions nationales. Restait, encore et toujours, cette fameuse coupe d’Europe. “J’ai une surprise pour toi” lui avait-il cependant annoncé un matin, quelques secondes avant de piquer du nez dans son café à cause d’un AVC.
La surprise, et Jean-Eudes ne le saurait jamais, c’était qu’enfin, Strasbourg avait l’opportunité. En début de saison 2022-2023, Quaresma Queudrue avait craqué son slip et claqué tout son budget transfert pour Fabrizio Berettoni, regen italien, buteur de son état. Emmenée par sa recrue star, l’équipe avait aligné les performances en Ligue des Champions. Vainqueurs d’une héroïque demi-finale Genk-Hull, les Anglais étaient le dernier obstacle au sacre final, qui viendrait récompenser des années de pratiques intensives pour Papy Nicau.



“Je ne vais pas laisser un AVC ruiner mon rêve", s’était-il dit. Enfin plus ou moins, quand on fait un AVC on ne formule pas sa pensée aussi clairement. En tous cas, il se raccrochait à la dernière idée forte qu’il ait eu. Et il joua le match dans sa tête. Plusieurs fois. En vain. Jusqu’au jour où, dans cette chambre d’hôpital, en compagnie de sa fille Clara et de son petit-fils au prénom à la con, il eut une occasion en or. Bien que mené 1-0 dans les arrêts de jeu, ses joueurs lâchèrent leurs dernières forces dans une remontée de balle. Après un échange Jankulovic-Hasek aux abords de la surface, ce dernier plaça la frappe de la dernière chance. Le gardien détourna des deux poings sur sa droite, mais le ballon revint sur Berettoni, qui avait suivi l’action. Libre de tout marquage, bien positionné, sur son bon pied, l’Italien n’avait plus qu’à toucher le ballon pour le mettre au fond et arracher la prolongation. Plat du pied, sécurité, qu’ils disent.

Groundhog Boxing Day

“Mais va chier Rital de mes deux, ces putains de cages étaient vides !” hurla Nicaulas. “Brrghlreuhlrrehiulgl” entendit Jean-Eudes. Puis le son strident et ininterrompu du moniteur. Sa mère était déjà sortie dans le couloir, criant après une infirmière que son père avait un problème. Sur le chemin du retour, tandis que son père conduisait aussi silencieusement que sa mère sanglotait bruyamment, Jean-Eudes n’arrêtait pas de réfléchir. Puisque FM2015 avait occupé les dernières pensées cohérentes de son grand-père, peut-être y pensait-il encore quand il était mort. Et si cette sourde agitation qu’il avait perçue correspondait en fait au grondement d’un stade plein à craquer ? Et si, au lieu de voir sa vie défiler devant ses yeux, son grand-père s’en était plutôt inventé une autre, fruit de milliers d’heures de jeu ? Et si c’était le cas, Jean-Eudes préférait que ça vienne d’un jeu de foot plutôt que de ce jeu tout bizarre où un bébé tout nu détruisait des tas de caca et des monstres-fistules avec ses larmes. Mais comment en être sûr ?

Le repas du soir fut lugubre. Skype sonnait sans cesse pour déverser sa litanie de condoléances. Le reste de la famille arriverait le lendemain, en attendant il fallait faire semblant de vivre normalement. Profitant d’un passage de sa mère au salon pour décrocher une énième fois, Jean-Eudes demanda à son père :
“Qu’est-ce qu’il se passe quand on meurt, en fait ? Son père semblait interloqué.
- C’est-à-dire ? Tu veux savoir pourquoi on meurt ?
- Non, je veux dire… je veux savoir ce qu’il se passe dans la tête des gens quand ils savent qu’ils vont mourir. À quoi ils pensent."
Ce n’était pas vraiment ça que voulait savoir Jean-Eudes, mais il n’arrivait pas à l’exprimer clairement. Son père réfléchit un moment.
"Eh bien, tu vois… mon papa à moi me parlait souvent d’émotions. Je pense que c’est ça qu’il y a dans la tête des gens quand ils s’en vont. De l’émotion."
C’était très con comme réponse, alors Jean-Eudes changea son fusil d’épaule.
"Et une fois qu’on est mort, qui a les émotions pour nous ? Comment on peut faire pour partager des pensées avec Papy maintenant ?"
Longue hésitation.
"Eh bien, tant qu’on se souviendra de lui, ton grand-père sera un petit peu parmi nous. D’une certaine manière, il est vivant en chacun de nous. Allez, finis ton assiette de Soylent Green maintenant.”

Épilogue

Jean-Eudes attendit que ses parents se couchent, puis laissa passer une heure. Avec une infinie précaution, il se leva sur la pointe des pieds, quitta sa chambre, grimpa l’escalier et s’introduit dans la chambre de son grand-père. Refermant doucement la porte derrière lui, il contempla la pièce dans l’obscurité. Tout avait été repoussé sur les côtés pour faire de la place au brancard des ambulanciers. Dans un coin, déposé sur le sol, serré entre un lit médicalisé et une étagère, gisait l’ordinateur et son écran. Une LED verte clignotait sur la tour, signifiant qu’elle était toujours sous tension.



Jean-Eudes la fixa longtemps, comme s’il cherchait à déchiffrer son message. Au bout d’un moment, il fit un pas, s’installa sur le sol, et appuya sur le gros bouton rouge pour démarrer. Avec un peu de peine, il trouva comment lancer Football Manager 2015. Le fichier était dans un dossier intitulé “More of the same en un peu mieux”, à côté de toutes les itérations de la licence. A l’écran titre, il décida de charger la dernière partie sauvegardée. Celle de son grand-père.
 
Tout ceci n’était qu’une fiction. Enfin, je crois. Pour l’instant Sports Interactive en est toujours à améliorer petit à petit sa formule. Néanmoins, pour sa mise à jour annuelle, Football Manager ne s’est pas foutu de notre gueule, avec une nouvelle refonte ergonomique qui s’avère excellente à l’usage. Dommage qu’on retrouve également les mêmes petits défauts d’une année sur l’autre, et que la base de données française soit une nouvelle fois bâclée.
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