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Phonopolis, la police vous parle tous les soirs à 20 heures
Imaginez une cité bien ordonnée où tout le monde se tient sage et réagit au quart de tour aux ordres beuglés par des haut-parleurs omniprésents. Le rêve, non ? Pas besoin d’attendre que des gens de confiance remportent la mise aux prochaines élections, Amanita Design nous offre un avant-goût de cette société idéale dans Phonopolis.
Vous nous connaissez, chez Factor, on a souvent un train de retard. Il a fallu rien de moins que l’annonce de leur prochain projet, une suite à leur mythique Machinarium, pour qu’on se rende compte qu’on était totalement passé à côté de la sortie du dernier jeu d’Amanita Design en mai dernier. N’en déplaise aux excités de l’agenda, on s’est dit qu’il n’était pas trop tard pour parler d’un titre aussi impactant que Phonopolis. Il faut reconnaître que le studio tchèque sait nous régaler depuis plus de vingt ans en renouvelant sa recette de jeux d’aventure peu verbeux, mais toujours oniriques. Avant même de commencer Phonopolis, on se doutait que ce serait un délice aussi bien pour les méninges que pour les yeux et les oreilles. La vraie question était plutôt de savoir en quoi il se différencie de ses aînés.
Quelle est donc cette fameuse recette typique d’Amanita Design ? Popularisée par Machinarium en 2009, elle était déjà en germe dans le premier Samorost qui date quand même de 2003. Elle comprend quelques ingrédients simples : un style graphique affirmé et un univers surréaliste propres à chacune de leur licence, un accompagnement musical soigné et souvent intradiégétique, une progression qui prend la forme d’une succession de tableaux et enfin une absence de dialogues, mais des énigmes logiques reposant sur un inventaire toujours très réduit. Le résultat, ce sont des titres généralement assez courts, tous avec une forte personnalité, et qui allient humour, réflexion et évasion poétique. Ce qui plaît en général dans cette formule, c’est son accessibilité : vous pouvez découvrir un Botanicula ou un Chuchel avec de très jeunes enfants, Machinarium a su séduire bien au-delà du petit cercle des habituels amateurs de point ’n click, et même leurs œuvres les plus sombres comme Creaks ou Happy Game ne nécessitent pas de prérequis particuliers pour être appréciées.

À ce stade-là, vous pouvez vous dire qu’il suffit à Phonopolis de suivre bien sagement sa feuille de route. Oui, mais ce serait oublier qu’un des ingrédients nécessaires est justement de savoir faire preuve d’originalité. En l’occurrence, Phonopolis déploie bien un univers et par extension une direction artistique qui lui sont propres. Bienvenue dans une ville où les haut-parleurs font la loi, où chaque habitant se voit sommé de suivre à la lettre les directives qui lui sont braillées au moindre coin de rue. On y dirige Felix, un brave éboueur qui tombe un peu par hasard sur une précieuse relique, à savoir un casque antibruit. Une fois placé sur sa tête, ce dernier lui octroie l’incroyable pouvoir d’ignorer les injonctions incessantes des mégaphones. Fini pour lui les tâches harassantes et vides de sens, le voilà promu un peu malgré lui opposant politique. L’objet de sa lutte ? Délivrer une cantatrice retenue prisonnière par l’ultime leader qui compte encore mieux asservir la population grâce à sa voix. Notez au passage que le thème porté sur la musique donne l’occasion au compositeur attitré du studio, Tomáš Dvořák, aussi connu sous le pseudo de Floex, de se faire plaisir sur la bande-son et donc forcément de flatter nos oreilles.

Nous voilà donc occupés à enchaîner les énigmes pendant un peu plus de quatre heures pour atteindre cette fameuse prison dorée. C’est une fuite en avant un peu bordélique qui va mener notre protagoniste des bas-fonds de la ville éponyme de Phonopolis jusqu’à ses quartiers les plus huppés. Chaque puzzle tient en général sur un même tableau et il s’agit d’interagir avec les éléments du décor en cliquant sur des boutons bien délimités et de trouver la bonne séquence. Présenté de cette manière, le procédé peut sembler laborieux, mais dans les faits il n’en est rien. Les résolutions sont toujours assez logiques et surtout nos différentes tentatives font régulièrement apparaître de nouveaux détails rigolos. D’autres puzzles vont prendre la forme de mini-jeux de réflexion à base de rayons à diriger au bon endroit. C’est simple, mais ça fonctionne. On est rarement bloqué sur un casse-tête trop ardu, mais on n’a pas non plus l’impression de rouler sur le jeu qui propose juste ce qu’il faut de résistance pour nous permettre de profiter de son univers. D’ailleurs, on comprend assez vite qu’il n’est pas seulement question de critiquer un tyran et c’est tout un système qui est épinglé, de la bureaucratie obtuse à la police imbécile en passant par la façon dont le pouvoir s’immisce aussi dans les foyers via les assignations de genre. Même l’alternative politique, représentée par trois vieux sages trouillards, se prend quelques coups de canif au passage !

Pas besoin de pousser bien loin pour voir dans cette image des haut-parleurs qui viennent dicter les faits et gestes des citoyens une critique à peine voilée du fonctionnement des industries culturelles et des dynamiques d’influence qu’elles impliquent. On n’est finalement pas si loin d’une analyse critique des médias telle que pouvaient la proposer les penseurs de l’école de Francfort par exemple. Tant qu’on est à parler des influences, on peut aussi citer le style graphique qui emprunte directement à l’esthétique avant-gardiste de l’entre-deux-guerres. Mais si la direction artistique de Phonopolis est si particulière, c’est aussi lié à la façon concrète dont ont été conçus ses visuels : les éléments ont d’abord été réalisés en physique avant d’être photographiés pour être intégrés au jeu. C’est un procédé atypique pour un rendu lui-même atypique. D’ailleurs, les équipes d’Amanita Design en ont bien conscience au point d’inclure dans le menu un petit teaser du making of d’une cinquantaine de minutes dédié au développement de Phonopolis et disponible sur YouTube. Faire ainsi le choix de la matière n’a rien d’innocent, c’est une façon de s’inscrire dans une longue tradition purement tchèque, celle du film d’animation en stop motion. Parce que oui, Amanita Design est un studio tchèque. Dans ses jeux, on retrouve sans doute un peu de l’héritage de Kafka, de celui de la nouvelle vague tchécoslovaque et surtout du cinéma d’animation gentiment perché qui s’est épanoui là-bas. Finalement, c’est peut-être ça la plus grande force de Phonopolis, nous mettre sous le nez les influences qui travaillent le studio de longue date pour nous donner envie de replonger dans leurs précédents titres en cherchant à les retrouver.
Phonopolis n’est pas seulement un jeu d’aventure réussi, c’est aussi une lettre d’amour au cinéma d’animation, un plaidoyer politique anti-totalitaire, une réussite artistique aussi bien sur le plan visuel que sonore, un bon moyen de se creuser les méninges sans pour autant faire des trous dans son budget, l’occasion d’écrire un article pour dire du bien d’Amanita Design et de faire des listes trop longues…