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Sovereign Tower, tout pour la baronne
Développeur / Editeur : Curve Games WILD WITS GAMES
Support : PC
Approchez noble lecteurice et assumez enfin la souveraine tâche qui vous était depuis toujours destinée. Quoi, vous doutez que je m’adresse réellement à vous ? Jamais vous n’auriez imaginé vous élever à une condition autre qu’anonyme et routurier.ère ? Et pourtant, dans Sovereign Tower, même un gueux solitaire à la gueule burinée par la lèpre comme vous peut se voir confier les rênes du pouvoir et le cœur de ses vassaux.
Laissez-moi vous parler d’un doux royaume où l’on se régale de galettes-saucisses tout en confectionnant des jeux qui n’ont pas peur d’être bavards. En effet, le studio breton Wild Wits Games nous a déjà servi l’année dernière un certain Crown Gambit qui avait fait grosse impression avec sa recette originale. Ce dernier alliait aventure narrative et deck building pour nous plonger dans les intrigues de cour d’un royaume en crise. Le tout était déjà porté par une DA sublime où transpirait un réel amour de la fantasy médiévale. On nous promettait plus ou moins les mêmes ingrédients pour le nouveau titre du studio, Sovereign Tower, à la différence près que l’aspect deck building laissait cette fois-ci sa place à une composante gestion de sa propre table ronde. Reste à savoir si cette nouvelle fournée se montre à la hauteur des attentes qu’elle a suscitées, couronnant du même coup les équipes de Wild Wits Games comme les seigneurs du jeu narratif à la sauce médiévale.
Tour et fiel
Pour votre part, on peut dire que votre ascension au trône s’est faite sur les chapeaux de roue. Malade et en fuite devant une armée un peu trop prompte à massacrer des civils, votre route a croisé cette étrange tour blanche scellée par la magie. Seule votre main a réussi à en ouvrir les portes. Vous voilà donc affublé du titre de souverain, une bien lourde responsabilité pour un vagabond tel que vous. Heureusement, vous pouvez compter sur un petit personnel dévoué et efficace, à commencer bien entendu par l’indispensable sénéchal qui vous met bien vite au parfum des différentes tâches qui vous échoient. Il est épaulé par une petite équipe de servants allant de l’intendante à la forgeronne en passant par le palefrenier ou la sorcière. Vous avez même accès à une statue parlante, personnification de la tour elle-même, qui peut progressivement vous ouvrir de nouvelles salles suivant vos besoins. Enfin, le cœur de votre royaume est constitué d'un groupe de vassaux bien particulier. Il s’agit de chevaliers que vous invitez progressivement autour de votre propre version de la table ronde avant de les envoyer en missions par monts et par vaux. C’est presque tout. Il reste un tout petit détail, un hôte un peu particulier qui réside dans le coin le plus sombre de votre tour : un démon capable de vous faire remonter le temps. Option d’autant plus pratique qu’elle ne vous coûtera absolument rien. Si, si, vous pouvez le croire, c’est le démon lui-même qui l’affirme...
N’allez pas imaginer que votre titre de noblesse nouvellement acquis va vous permettre pour autant de tirer au flan. Certes, il vous est impossible de quitter la tour, mais vous avez largement de quoi vous y occuper. Vos journées suivent même un programme bien établi : les matinées sont dédiées aux audiences, les après-midi à la gestion de vos chevaliers. Manants ou nobles, tous défilent devant vous pour prendre conseil, trancher des litiges ou vous demander des coups de main divers et variés. Le tout prend la forme de dialogues à choix multiples. En fonction de ces fameux choix, vous influez bien entendu sur la trame narrative, vous tissez des affinités ou des inimitiés avec les différents personnages et vous renforcez quatre traits distincts de votre personnalité : l’audace, la sagesse, la tyrannie et la bienveillance. Ces derniers ont une influence à long terme puisqu’ils vous ouvrent à leur tour de nouveaux choix de dialogue et vous donnent accès à des bonus loin d’être négligeables. Gardez un œil avisé sur vos ressources pendant ces interactions. Il faut bien entendu parfois desserrer les cordons de la bourse, mais il existe aussi des capitaux un peu moins matériels tels que la satisfaction du peuple, des nobles, des érudits ou des marchands. Négligez l’une de ces factions et vous pourriez bien vous retrouver avec un soulèvement sur les bras. Au contraire, dépasser certains seuils de satisfaction vous ouvre encore de nouvelles options narratives. En un mot, il vous faudra faire preuve d’une oreille attentive, de tact et de diplomatie pour satisfaire au mieux vos différents sujets.
Mon royaume pour un casse-dalle
Les interactions avec vos chevaliers ne demandent pas moins de délicatesse. En effet, autour de cette fameuse table ronde, votre rôle est avant tout de les envoyer sur différentes quêtes en prenant en compte les spécificités de chacun et chacune. Le premier indicateur qui oriente ce choix, ce sont bien sûr les six compétences présentées sous la forme d’une toile d’araignée, façon évaluation managériale : l’intelligence, la force, l’agilité, le charisme, la chance et la magie. Chaque mission, en plus de son petit descriptif, indique quels sont les attendus dans au moins trois de ces compétences. Mais ce n’est pas tout, il faut aussi prendre en compte les goûts et les dégoûts de vos gens d’armes. C’est au fil de conversations de couloir ou en récoltant des ragots auprès de votre intendante que vous apprenez petit à petit à connaître les membres de votre petit cercle d’aventuriers. Évitez par exemple d’envoyer un héros qui a peur du noir dans des catacombes ou de confier une mission diplomatique un peu sensible à un gros bourrin assoiffé de sang. Un mauvais choix de casting peut coûter la vie à votre chevalier, mais à l’inverse, une réussite critique se traduit par un bonus d’expérience, de quoi gagner plus vite des niveaux pour améliorer encore ces précieuses compétences. Si vous êtes du genre maniaque de l’optimisation, vous pouvez aussi jouer sur leur équipement qui va modifier leurs statistiques : une arme, un consommable (il s’agit souvent de fromages…) et une monture vont permettre de grappiller quelques points ici ou là ou d’accélérer une quête.
Si on en reste là, on a un peu l’impression que ça va être aussi affriolant que de remplir une feuille Excel (pas d’inquiétude, on ne juge pas vos kinks ici). Heureusement, le job de souverain laisse aussi une belle place à la surprise. Envoyer tel ou tel héros précisément ou utiliser tel artefact va parfois donner lieu à un résultat totalement inattendu et donc à un revirement scénaristique des plus délicieux. Il en va de même pour vos relations avec les chevaliers. Leur taper la causette permet non seulement de mieux comprendre leurs forces et faiblesses, mais aussi surtout à mieux découvrir leur passé, leurs motivations et leurs ambitions. C’est souvent drôle, mais aussi parfois attendrissant, voire dramatique, car ce sont toutes et tous de vrais personnages, qui peuvent même être amenés à évoluer au cours du temps. À l’image d’un bon vieux Commandant Shepard un peu forceur et toujours en rut, vous pouvez aussi draguer tout ce petit monde. Ajoutez donc parfois une pointe de jalousie, des désillusions amoureuses et des déclarations d’amour torrides et vous obtenez autour de vous un joli micmac relationnel. Le résultat est incroyablement vivant, on se plonge et on se délecte de cette histoire et de ses multiples embranchements plus ou moins secondaires.
Une tour pas si sombre
Cette richesse narrative est sublimée par un bel écrin visuel. On retrouve au dessin la patte de Gobert qui était déjà à l’œuvre sur la DA de Crown Gambit. Certes, la représentation des conversations se limite à des successions de plans fixes, mais les portraits sont si expressifs, le look des personnages tellement exagéré et cohérent qu’on s’y croirait. Le soin esthétique s’étend aussi à l’interface et aux menus. Ils sont tous travaillés sur le thème médiéval-fantastique et même la carte des contrées qui vont petit à petit tomber sous votre coupe est un régal pour les yeux. Il y a toutefois une contrepartie de taille : ce qui flatte la rétine n’est pas forcément synonyme de prise en main idéale. On s’en rend compte par exemple lorsqu’il s’agit d’être un peu ordonné quant à la gestion des inventaires de ses différents chevaliers. Optimiser l’équipement de l’un sans pour autant déposséder l’autre tout en gardant en tête quels artefacts peuvent encore être achetés relève parfois de la besogne inutilement fastidieuse. Notez aussi que si Sovereign Tower est parfaitement jouable sur Steam Deck, certaines petites actions comme l’attribution des points de compétence vous demanderont de mettre vos gros doigts gras sur l’écran tactile car le contrôle manette s’avère sur ce point laborieux. Autant de détails qui, s’ils n’ont rien de rédhibitoire, viennent un peu ternir le tableau.
Heureusement, le tableau en question dispose d’un dernier atout, et il est de taille, c’est son incroyable cohérence et sa profondeur insoupçonnée au premier regard. En effet, on pourrait s’arrêter aux blagues sur le beurre salé et aux revirements de situation improbables, on serait déjà sur une qualité d’écriture supérieure à la majorité des autres jeux. Ici, on fait des clins d’œil aux cultures françaises et bretonnes sans ressortir la baguette et le béret, mais surtout sans se complaire dans une idéalisation d’un passé colonial. Mieux que ça, Sovereign Tower a le bon goût d’être inclusif de manière très naturelle, sans que cet aspect ne semble introduit au chausse-pied. Les assignations de genre sont ainsi parfois bousculées, mais c’est fait avec tact et ça donne lieu à des développements scénaristiques riches et cohérents. Enfin, le titre n’élude pas le cœur de son propos, à savoir la légitimité du pouvoir politique et les conséquences morales et éthiques de son exercice. C’est un sujet qui avance finement tout au long de la partie mais qui explose sur son dénouement. Son retentissement est tel que même après une première découverte d’une quinzaine d’heures, votre humble serviteur s’en va déjà de ce pas tenter d’autres choix en New Game + pour espérer atteindre une conclusion un peu plus enviable.
Vous n’avez pas l’habitude des visual novels et la mention même du genre vous fait un peu peur ? Pas d’inquiétude, si vous aimez déjà les jeux bavards qui combinent humour, choix moraux et même une bonne pincée de considérations politiques, en gros si vous avez apprécié un titre comme Disco Elysium, vous pouvez foncer sur Sovereign Tower. Vous y serez comme un poisson dans l’eau.



