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ACTU

Les tests de la presse JV sont-ils à vendre ?

Niko par Niko,  email  @nik0tine  
 
Cette semaine, nous avons eu droit à un nouveau scandale dans le petit monde incestueux du jeu vidéo : sur son forum, puis dans l'édito plutôt remonté de son dernier numéro (reproduit plus bas), Canard PC met en cause les méthodes d'Electronic Arts.

Selon CPC, l'éditeur aurait tout simplement exigé l'attribution d'une "excellente note" pour avoir droit de publier le test de Dragon Age : Origins avant la sortie du jeu. Le but ? Probablement créer artificiellement un consensus sur la qualité du titre dans la presse - les premiers tests étant traditionnellement les plus lus.

Factor a enfilé son imperméable marron, remonté son petit col et invoqué l'esprit des grands journalistes d'investigation (bon, presque, seul Jean Marc Morandini était dispo) pour tenter de démêler cette affaire. Autant le dire tout de suite, on a échoué misérablement, chaque partie campant évidemment sur sa position.

La jurisprudence



Ce type de manipulation n'est hélas pas nouvelle : on se souvient de l'affaire Gamespot, dans laquelle le rédac chef de GameSpot avait perdu son job pour avoir osé dire du mal de Kane & Lynch pendant une campagne de pub sur son site. Plus proche de nous, Eidos US (encore!) a récemment été accusé par RamRaider (un blog d'"insider" de l'industrie) d'avoir troqué avec la presse spécialisée des early reviews de Batman : Arkham Asylum contre des notes supérieures à 90%. Eidos a démenti énergiquement, et Batman étant un bon jeu, la chose est bien difficile à prouver. Tout comme dans le cas qui nous occupe.

D'après les "on dit" (et quelques exemples patents), les petits arrangements presse spécialisée / éditeurs sont assez répandus aux USA. Et en France ? Seul exemple manifeste, JeuxActu, qui avait fait passer la note de son test de TimeShift de 9 à 16/20 (une paille !) au lancement d'un habillage aux couleurs du jeu. La classe.

Faites entrer l'accusé



Pour en revenir à Dragon Age, nous avons contacté les relations presse d'Electronic Arts au sujet des accusations de Canard PC. Comme on pouvait s'y attendre, ils les récusent en bloc :
A aucun moment nous n'avons exige une bonne note a Canard PC [...] Nous sommes decus aujourd'hui de lire leurs commentaires qui ne sont pas fondes, car il a toujours ete clair pour l'equipe rp d'EA France que les journalistes doivent pouvoir garder toute liberte redactionelle.

Les quelques journalistes totaux que nous avons joint se disent très étonnés de cet incident, EA étant décrit comme un éditeur désireux de contrôler au maximum la com autour de ses jeux, mais "réglo", n'interférant pas dans la ligne éditoriale des magazines/webzines. C'est également notre expérience : EA est même l'un des rares éditeurs à ne jamais avoir décroché son téléphone suite à un article négatif dans nos colonnes.

Le rédacteur du test de Dragon Age : Origins sur JeuxVidéo.com, Clément Le Hyaric dit Pixelpirate, confirme, pour son cas, la version d'EA : Nous concernant à jeuxvideo.com, nous n'avons subi aucune pression de quelque sorte que ce soit. Son test, sorti en même temps que le jeu, affiche un 18/20, mais après tout, ce dernier se paye d'excellentes notes un peu partout, et les premiers retours des joueurs se révèlent globalement positifs (si on oublie la politique de merde de BioWare en terme de DLC). Quel intérêt aurait EA de prendre un tel risque pour un bon, voire un excellent jeu ? Autant poser la question directement au premier concerné, Omar Boulon, qui a révélé l'affaire sur les forums de CPC.

Le témoin à la barre



- Quelles étaient vos relations avec EA avant cette affaire ?

Omar Boulon : Elles étaient et restent très professionnelles, comme avec tout le monde dans le métier à mon avis. EA nous invite aux présentations, fournit des versions preview et des assets, envoie les jeux suffisamment tôt pour que nous puissions publier les tests, ce qui permet en contrepartie à l’éditeur de faire connaître un produit que le public n’a pas la possibilité de découvrir autrement. Cela comporte le risque pour l’éditeur d’avoir un avis négatif sur un de ces jeux, au hasard Left4Dead2 que l’on a flingué après la première présentation londonienne, mais aussi de booster ses ventes lorsque le jeu est bon. Mais je crois qu’ils sont tellement gros qu’ils ne prêtent pas vraiment d’attention au tout petit microcosme de la presse spécialisée. C’est pour ça que cette "proposition" nous a fait tomber des nues.

- Les premiers tests, avant la commercialisation, ont une importance capitale : certains joueurs se basent sur la moyenne GameRanking pour leur achat. On imagine donc bien l'intérêt d'un éditeur à grappiller quelques points sur le barème artificiellement (pour ne pas dire malhonnêtement). Cependant, Dragon Age semble plutôt réussi. Cela semble un gros risque pour un bénéfice relativement minime... Quel est ton avis à ce sujet ?

Ben, je vais reprendre l’expression du dessus : "ça nous a fait tomber des nues". Le jeu est un très bon jeu de rôle PC malgré un paquet d’imperfections (technique un peu à la bourre, caméra pénible/trop zoomée/DLC payant un peu abusé, niveaux petits et linéaires). Dragon Age n’avait absolument pas besoin de ça pour choper une bonne note. Surtout que Canard PC, contrairement aux sites web n’apparaît ni dans Gamerankings ni sur Metacritic. Electronic Arts n’avait vraiment aucune raison de faire ça.

Je pense donc qu’il s’agit tout bêtement d’un glissement. À force de penser globalement, EA applique en France des méthodes américaines. Aux États-Unis, ce genre d’arrangement est très commun, surtout quand il s’agit de gros "produits". Ce n’est ni la même morale, ni la même philosophie qu’en France. L’éditeur s’assure le soutien des sites et des mags en leur échangeant un test exclusif contre une bonne note. Ici, c’est quand même beaucoup, beaucoup plus rare… En tout cas, si ça existe, les éditeurs évitent soigneusement de nous faire leurs propositions. Par conséquent, je pense que, dans le cas de Dragon Age, il s’agit juste d’une consigne internationale, copiée sur le mode de fonctionnement anglo-saxon qui a atterri en France sans que l’on réfléchisse au choc des cultures… Il ne faut pas chercher les coupables du côté d’Electronic Arts France ou des attachés de presse. C’est juste un lent glissement qui est en train de s’opérer. Et de notre côté, on fait ce qu’on peut pour le freiner.

- La question qui fâche : c'est pas un positionnement marketing tout ça ? Du genre "tous des pourris sauf CPC", comme à l'époque du test de Halo 3 ?

Bof, ça fâche pas… Déjà, le "Tous des pourris sauf CPC", c’est pas de nous mais d’un site qui s’était senti très concerné par notre article sur Halo3 alors qu’on ne savait même pas qu’il existait (NDLR : Omar fait référence à GamePro, un site qui prend le jeu vidéo très au sérieux). Si des gens imaginent qu’on prépare des "coups de pub", bah ils nous pensent bien plus intelligents qu’on ne l’est en réalité. En général, on tombe sur un truc qui nous met en colère. Ça peut être l’approche mouton "Halo 3 C tro 2 la balle" dans la presse généraliste et une certaine frange de la presse spécialisée, une tentative d’échanger une bonne note contre un test en avance, un test de carte graphique complètement bidonné, des alim' pas aux normes, le délire ayant entouré Spore, des rillettes périmées au Franprix... On réfléchit pas vraiment sur le coup, c’est de l’indignation face à un métier qu’on aime et qui se casse lentement la gueule.

Après, concernant le positionnement marketing, ça serait super chouette que ça marche comme ça. Vous pensez vraiment qu’un coup de gueule, ça va convaincre Toto, 15 ans ? Le même Toto qui refuse de payer pour jouer à des jeux sur console ou PC ? Je le vois mal sortir 3,90 euros toutes les deux semaines pour nos beaux yeux. Quand Canard PC sort un truc du genre, il suffit de jeter un coup d’œil, il y a trois types de réactions : les gens qui aiment Canard PC disent "Bravo Canard PC" ; les gens qui n’aiment pas Canard PC disent "Oh regardez les aigris qui pleurnichent et de toute façon, eux c’est des vendus, rappelez-vous de Soldner il y a cinq ans : ils ont mis 6 et ont proposé le jeu avec leurs abos" ; et les gens qui ne connaissent pas Canard PC, qui s’en tiennent à l’info sans s’intéresser à nous.

En fait, notre seul positionnement marketing, c’est de faire notre job en étant le plus honnête et le plus idiot possible en espérant qu’un lecteur va le montrer à un de ses potes qui se mettra à son tour à acheter le mag’. On fait plus confiance au bouche à oreille qu’aux plans de com’.

- Avez-vous eu une explication avec EA depuis la parution de votre édito ?

Non, aucune.

- Quelles sont les répercussions possibles pour CPC ?

On aimerait bien qu’EA réagisse en se disant que c’est idiot et que ça dessert tout le monde. On s’attend à être blacklisté, à ne plus recevoir de versions test ou de versions preview, à ne plus être conviés aux points presse. Après, rien n’est certain avec une entreprise de cette taille… Il est possible qu’il s’en moque totalement, d’ailleurs, ils nous ont renvoyé une version numérique de Dragon Age avant-hier. De toute façon, c’est pas dramatique, on achètera les versions commerciales et on les testera après la sortie… Vu qu’on est bimensuel, ça devrait toujours coller à l’actualité.

L'edito de la discorde



Voici l'édito du Canard PC 201 du 5 novembre. Merci à la rédaction du mag de nous avoir autorisé à le reproduire ici dans son intégralité. L'affaire Dragon Age est évoquée à partir du troisième paragraphe :

Au moment de prendre des photos pour le numéro 200, armés d’un masque à gaz customisé aux abats de porc, d’un pistolet à saucisse de Morteau et d’un webmaster rachitique en collants violets, tout ça sur les ruines d’un orphelinat ayant pris feu par une nuit de sabbat, on aurait quand même dû se douter que c’était le genre de choses allant foncièrement contre la marche naturelle de l’univers. Manque de bol, trop idéalistes et trop insouciants, nous avons méprisé tous les signaux d’alerte, les statues de la Vierge pleurant du sang, les coups de tonnerre, les hurlements lugubres et les éclipses de soleil totales. Alors maintenant, on a la poisse. Mais la bonne grosse poisse, du genre de celle baveuse et collante comme une sangsue qui aurait chopé la rage. "D’t’façon, vous êtes des putains de chats noirs", me rote dans le cou un Capt'ain Ta Race passé dire bonjour.

Ouais, exactement. Des putains de chats noirs. La preuve : Tropico 3 refuse de tourner sur les PC de la rédac équipés du dernier modèle d’ATI, le DVD de Painkiller : Resurrection est corrompu, on nous a envoyé la version "kit de développement" 360 de Venetica, le pingouin en peluche géant de Chat a été égorgé par un inconnu, le disque dur tout neuf de Zoulou a explosé au moment d’installer Windows Seven, Torchlight a été téléchargé à l’incroyable débit de 0,6 Ko par seconde et la version de Dragon Age ainsi que les innombrables kits de sécurité fournis par Electronic Arts nous ont longtemps empêché de lancer le jeu, une malédiction semblant aussi avoir frappé un certain nombre de nos collègues. Voilà qui devrait expliquer pourquoi ce numéro sort avec tant de retard. Mais bon, si vous voulez mon avis, toutes ces péripéties, finalement, c’est du pipi de chat. Dans la vie, il y a bien pire que la malchance…

Tiens, au hasard, quand certains éditeurs décident de faire n’importe quoi, abaissant encore un peu le degré de moral dans le microcosme du jeu vidéo. On connaissait les gens essayant de freiner la publication des tests de mauvais jeux pour que les joueurs achètent des trucs bidon sans en avoir été avertis… On connaissait les éditeurs envoyant systématiquement les jeux à la presse le jour de la sortie, histoire de prendre de vitesse les magazines et les sites web, vendant ainsi d’abord sur leurs campagnes de pub. Mais, il faudra désormais compter avec une tactique encore plus hallucinante. Electronic Arts est tellement angoissé, tellement dévoré par son désir de contrôle ou alors tellement certain de sa mainmise sur la presse de jeu vidéo – je vous laisse choisir votre réponse préférée, c’est ça la Presse 2.0 – que la société nous a clairement interdit de publier tout test de Dragon Age avant la date de sortie française, le 5 novembre… "À moins que vous ne nous garantissiez une très bonne note." Tiens, un 9/10 par exemple comme nos bien-aimés concurrents, Joystick et PC Jeux, et leurs tests sortis en avance ? Bah, non merci, très peu pour nous. C’est d’autant plus ridicule que Dragon Age risque bien de mériter son 9/10 tranquilou, sans pression, sans magouille et sans marché de dupe.

J’imagine que certains parmi vous serrent les poings, ruminent d’indignation et fulminent. Peut-être qu’ils trouvent ça scandaleux et irritant, peut-être qu’ils sont décidés à ne plus jamais faire confiance à un magazine. Moi, à titre personnel, je trouve ça juste triste. Voilà une nouvelle casserole pour notre profession, une nouvelle preuve qu’il suffit d’un peu de pression pour obtenir ce que l’on veut, sans résistance de la part des intéressés. Malheureusement, voilà que ça tombe en plein sur le titre PC le plus attendu depuis un paquet d’années. Triste, triste monde.

Tiens, maintenant, j’imagine que certains autres parmi vous viennent de jeter un coup d’œil à la date de sortie de ce numéro 201 et se demandent pourquoi on n’a pas testé le jeu malgré tout puisque que ce Canard PC est sorti en kiosque le 5 novembre. Eh bien, c’est tout bête… D’abord, à la rédaction, tout le monde désire que la note qu’on attribuera soit au-dessus de tout soupçon. Et puis, désolé, mais nous, on est des joueurs. Qu’on n’ait le droit ou pas de publier le test, qu’on puisse coller la note qu’on veut ou pas, Dragon Age n’est pas le genre de jeu qui se parcourt en cinq heures. Alors, on va s’octroyer quinze jours supplémentaires pour le parcourir dans tous les sens, on va se faire un perso chacun, et tiens, vu qu’on est des oufs-guedins, on se passera sans problème de la soluce fournie par l’éditeur, celle qui pointe étape par étape les moments forts et les trucs intéressants à évoquer dans nos textes. Alors, on publiera sans doute notre test en dernier, après tout le monde, tous nos confrères et tous les sites… Mais, au moins, ce test, ça sera le nôtre.