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Fahrenheit

snoopers par snoopers,  email
Fondu au noir, générique. La plupart des gens seraient déjà en train de remettre leurs manteaux, mais moi j’attends patiemment. Ça fait plusieurs heures que mon estomac gargouille à tout rompre, mais un spectateur digne de ce nom ne se lève pas de son siège avant la fin du générique, et tant pis s’il n’a rien avalé de la journée. La belle affaire. Après tout, personne n’est là pour me voir. Un peu penaud, j’éteins mon écran et sors de ma chambre. A cet instant précis, j’ai vraiment du mal à me décider. Alors comme ça, Fahrenheit serait un échec ? Quand même, ça me ferait mal. Gargouillis. Je gifle mon ventre pour le faire taire. Oui, Fahrenheit est un échec. Et ça m’est d’autant plus insupportable que je viens de passer huit heures d’affilée devant, sans même être capable d’en décrocher cinq minutes pour aller manger un bout de pain. C’est louche. C’est très louche.

Si vous avez raté le début


Tout a commencé comme un bon dimanche soir sur M6, sauf qu’on n'était pas dimanche, et que c’était pas sur M6. Le film a débuté à l’heure, et j’ai bien dû rater deux minutes de la scène d’intro à essayer d’allumer une cigarette avec un brûle-gaz. Heureusement j’avais lu le résumé dans télé-magazine quelques heures avant, alors j’étais pas trop marron. Quand j’ai relevé la tête, on était dans les toilettes d’un diner quelconque, comme il doit bien y en avoir un millier à New-York, et un type à lunettes était en train de se soulager aux pissotières. Moi je n’ai jamais été à New-York, mais dans le film ça ne donnait pas très envie. Toute cette neige partout, pas étonnant que les acteurs portent tous des pulls. Bref, non loin de là, derrière la porte close des toilettes, un mec pas net fait les gros yeux et remue un couteau dans le vide, l’air absent. Un peu comme ces serial-killers attachés à leurs chaises dans les films, sauf qu’au lieu d’une cellule de prison, le type est dans les chiottes. Je ne connais pas cet acteur, mais je dois dire qu’il joue drôlement bien. Et là, patatras, c’est l’horreur. Le gars à lunettes termine à peine de pisser que l’autre lui saute à la gorge et le saigne comme un mouton, sans raison. J’étais à cran, je vous raconte pas l’angoisse. Et alors que le pauvre homme baigne dans son sang, l’acteur que je ne connais pas arrête de faire les gros yeux, reprend ses esprits et se rend compte qu’il vient de lui faire un grand trou dans la gorge. Il vacille, lâche son couteau sur le carrelage et lance un regard du genre qui veut tout dire, le regard qu’un mec lance quand il sait qu’il n’a plus rien à perdre, et qu’il ferait mieux de se magner le train s’il ne veut pas finir sa vie à être la petite copine d’une bande de taulards tatoués. Qu’est-ce qu’il jouait bien quand même, ils sont forts ces américains.

J’ai commencé à sentir l’embrouille quand la caméra s’est arrêtée de bouger. Ca faisait bien vingt minutes que j’attendais la suite du film et l’acteur était toujours planté comme un piquet, même pas une coupure pub, rien. Alors j’ai pris mon clavier à deux mains, et je me suis lancé. Je suis peut-être pas Coppola, mais je comptais bien voir la fin de ce film. En plus, c’était pas très compliqué parce qu’il suffisait de faire bouger le type avec les touches directionnelles et de déplacer la souris comme indiqué en haut de l’écran pour effectuer certaines actions. Alors je vous le dis tout de suite, je connaissais pas du tout le scénario et je pense que j’ai fait un peu n’importe quoi. Mais je l’ai fait à ma façon. Ni une ni deux, je planque le couteau et lave le sang qui macule mes mains dans le lavabo. J’ai hésité à déplacer le corps et à faire un peu de ménage, mais je me suis dit que l’urgence, c’était d’éviter qu’on me trouve là avec ce mec en train de refroidir à mes pieds. Je me suis donc tiré à toute vitesse, juste à temps pour éviter le flic du coin attablé au bar. Je ne sais pas si je me suis fait repérer, mais un instant plus tard, j’étais déjà loin.

Le Choix de Sophie


Et ça a continué comme ça pendant plusieurs heures. Le film avançait et j’étais toujours aux commandes. D’ailleurs, j’ai fait une découverte qui m’a beaucoup déçu. En fait au cinéma, il y a un type qui choisit toutes les répliques à la place des acteurs. Et là le type, c’était moi. Au début c’était vraiment pas facile, surtout que comme il fallait finir le film à l’heure pour ne pas décaler le reste des programmes, tout était chronométré, j’avais à peine le temps de lire les réponses. Honnêtement, je pense que je ne me suis pas trop mal débrouillé, et puis j’ai quand même sauvé les fesses du héros à plusieurs reprises. Comme la fois où ce flic est venu taper à la porte pour fouiller sa baraque. J’ai dû le faire courir dans tous les sens pour ranger ses fringues tachées de sang et camoufler ses blessures, sans oublier que ce nul avait perdu la clé de sa porte. Je vous jure, c’est un vrai métier. Mais je ne vous ai pas encore tout dit. Le pire dans cette affaire, c’est qu’en tant que réalisateur intérimaire, je devais aussi m’occuper des inspecteurs qui lui collaient aux basques et les aider dans leur enquête. C’était un vrai cas de conscience parce que je commençais à le trouver sympathique mon héros, avec ses petits problèmes de couple et ses affaires de famille. Mais je ne pouvais pas me permettre de foutre le film en l’air à cause de quelques états d’âme, alors j’ai fait mon boulot proprement. C’était pas toujours évident, parce que le scénariste avait bidouillé mon antenne pour m’empêcher de voir certains trucs et garder le contrôle sur son histoire. Du coup, j’ai bien dû mettre une demi-heure pour retrouver le couteau que j’avais moi même décidé de planquer dans les toilettes, une histoire de dingues.

Au bout d’un moment, j’ai commencé à prendre le coup. Comme les commandes étaient plutôt simples, je n’ai pas été obligé de trop me concentrer sur mes responsabilités, et j’ai pu profiter un peu du spectacle. Y’a pas à dire, même s’il s’est barré au dernier moment, le réalisateur savait ce qu’il faisait. J'étais nerveux comme un steak et, comme je ne connaissais pas l’histoire à l’avance, il y avait beaucoup de suspense. Et puis j’étais très fier de moi parce que je n’avais jamais fait de film de ma vie et que je ne m’en sortais pas trop mal. Des fois, fallait même faire des choix à te déchirer les entrailles, comme décider de sauver un gamin de la noyade et risquer de se faire choper par la police, ou prendre ses jambes à son cou et laisser le gosse mourir dans l’eau glacée. Ils sont marrants eux, en plus je sais même pas nager.

Veuillez nous excuser pour cette interruption de l’image


Jusqu’ici je m’éclatais franchement, d’autant que le film était plutôt bien parti. Pas du grand cinéma non plus, mais c’était quand même un de ces films à gros budget avec de jolies lumières, des belles musiques au violon qui vous remuent à l’intérieur et plein de mouvements de caméra impressionnants. Autrement dit, y avait une sacrée ambiance. Et puis, j’ai commencé à voir des trucs bizarres. Au début, c’était plutôt rigolo. Des touches colorées apparaissaient à l’écran, et je devais les répéter sur mon clavier dans l’ordre et très rapidement, comme le jeu du Simon, pour aider les acteurs à se rappeler de la suite du scénario. Moi vous pensez, ça m’arrangeait bien vu que je le connaissais pas. Du coup, j’ai pu anticiper sur certains événements et arranger les choses avant qu’elles n’arrivent, ou même souffler les bonnes répliques au comédien principal pour tromper les inspecteurs, qui ne s’étaient pas rendu compte que j’avais un peu d’avance sur l’histoire. Ca me faisait un peu de peine pour eux, parce qu’ils se donnaient vraiment du mal et que je les aimais bien, mais je ne voulais quand même pas envoyer mon gars en prison. Parfois aussi, il fallait appuyer très vite sur les flèches pour faire certaines actions physiques, comme pour la scène du gamin dans la flotte. Et puis j’avais intérêt à bien réussir mes séquences, et du premier coup, parce que sinon les acteurs n’avaient plus le moral et tombaient en dépression. Je suppose qu’ils touchaient moins d’argent sur leur cachet si je foirais leurs scènes, et que ça ne leur faisait pas plaisir. J’ai vraiment fait du mieux que j’ai pu pour pas leur causer d’ennuis, mais c’était quand même pas toujours de la tarte.

C’est à ce moment là que les choses ont commencé à devenir vraiment étranges. Tout d’abord, j’ai observé à plusieurs reprises de drôles de cartes à jouer en train de tournoyer dans le vide. De ce que j’ai compris, elles serviraient à débloquer des bouts de making-of. Je suppose que c’est un nouveau concept pour la version DVD, mais ce n’est tout de même pas très cinématographique. Et puis, ce n’est encore qu’un détail, lisez plutôt ce qui suit. Comme je le disais tout à l’heure, c’est un film qui a dû coûter pas mal de sous, et je salivais d’avance en pensant aux scènes d’action qui m’attendaient. Je n’ai pas de honte à le dire, je suis plutôt bon public et je ne crache jamais sur une bonne scène d’action. De ce point de vue là, pas d’arnaque, le film en regorge. Le montage est vif, ça se castagne au ralenti avec plein de cascadeurs qui font des sauts carpés à la moindre gifle, du bel ouvrage. Sauf que je n’en ai pas vu une seule. Ou plutôt si, mais j’étais tellement concentré à répéter le jeu des touches colorées pour aider les acteurs à faire correctement leur travail que je n’ai absolument pas profité de la moindre de ces séquences. C’était bien la peine de se donner autant de mal, non mais sans blague. Et puis même si je ne voudrais pas avoir l’air de me plaindre - c’est vrai que j’ai déjà de la chance de remplacer le réalisateur - je tiens quand même à souligner qu’à part jouer au Simon et tapoter sur les flèches directionnelles, y a pas grand chose à manipuler dans ce film. Je sais bien que ce n’est pas un jeu vidéo, mais quand même.

Ciné-Dimanche, le jeu


Et plus le film avançait, plus je commençais à me poser des questions. Le scénario, qui me plaisait bien au début, devenait de plus en plus absurde et cumulait les retournements grossiers. J’étais un peu embêté parce que j’avais peur qu’on pense que c’était de ma faute, alors j’ai aidé les acteurs du mieux que j’ai pu. D’ailleurs, je sentais bien qu’ils avaient de plus en plus de mal à faire semblant, et faut bien avouer que ça devenait vraiment n’importe quoi. Je ne vais pas vous raconter le film, mais entre les histoires de rites Maya, les scènes de combat à la Tigre et Dragon avec des antennes de télé à la place du bambou et autres conspirations d’intelligences artificielles, c’était un peu la panique à bord. J’en suis venu à me dire que si le réalisateur s’était barré au bout de vingt minutes de film, c’était peut-être pas pour rien. Quoi qu’il en soit, je devais finir coûte que coûte, et je n’allais sûrement pas laisser tomber mes acteurs. Et puis je ne vous cache pas que je m’amusais toujours comme un petit fou. Contre toute attente, j’ai donc pu finir le film sans m’arrêter une seule fois. Quand l’écran a viré au noir et que les noms ont commencé à défiler, j’ai lâché un grand soupir. J’étais un peu vexé qu’ils aient oublié de me mettre dans le générique, mais c’était terminé et j’avais assuré comme une bête.

Je n’ai pas osé le faire avant, mais il faut quand même que je vous avoue quelque chose. Il était déjà trop tard pour que je ré-écrive tout mon texte, mais j’ai envoyé un mail à la boîte de production pour leur dire qu’ils étaient quand même gonflés, et qu’ils avaient intérêt de m’envoyer le scénario la prochaine fois. J’ai reçu la réponse tout à l’heure et il semblerait qu’en fait, c’était pas vraiment un film. Pas du tout un film même. Selon eux, ça s’appelle Fahrenheit et c’est un jeu vidéo. Je leur ai répondu que je n’étais pas au courant, et que c’était pas une raison pour me traiter d’imbécile. Enfin du coup, je ne sais plus trop quoi penser. Le scénario est complètement barré dans le cosmos et accumule des clichés gros comme des jambons de pays, mais je dois vous avouer que, en tant que jeu vidéo, c’est un peu du jamais vu. Je ne suis pas un expert en la matière, mais je serais bien incapable de vous citer le moindre jeu plus ou moins similaire à celui-là. Allez, j’arrête de faire mon idiot. Résumons. D’un côté, il y’a un mauvais film. De l’autre, un concept suffisamment béton pour me scotcher à mon siège pendant huit heures devant un navet. Et alors, c’est quoi cette formule magique ? En cinq lettres : le tempo. Fahrenheit doit tout à son incroyable sens du rythme. L’absence totale de césure entre narration et phases de jeu fait que j’ai pu suivre (et, dans une moindre mesure, déterminer) le fil de l’histoire de manière totalement fluide, sans jamais avoir l’impression qu’on me prenne les rênes, puis qu’on me les rende. Tout, jusqu’à l'interface de sélection des dialogues, est temporalisé, minuté, soumis à cet impitoyable diktat rythmique qui fait de Fahrenheit un jeu si particulier. Jusqu’à supporter un scénario largement indigeste. Alors finalement, le seul vrai problème de Fahrenheit, et ce qui me fout le plus les boules, c’est simplement de voir cet excellent concept inauguré par un si mauvais film. Toutefois, comprenez bien. Si payer huit euros pour voir ça au cinéma me l’aurait effectivement donnée mauvaise, je n’aurai pas regretté une seconde d’en payer cinquante pour y jouer - et pour ce que ça vaut, quelque chose me dit que vous ne le regretterez pas non plus.

Quelque part entre film et jeu vidéo, Fahrenheit est une expérience nouvelle, un ovni à essayer absolument. Pas pour son scénario à la limite de l’absurde, de ce point de vue là, le jeu de Quantic Dream est un échec douloureux. De même, le gameplay n'est pas exempt de défauts et le jeu se traîne quelques aberrations fâcheuses. Simplement, il faut bien avouer qu'on n'a jamais vu pareil jeu d’aventure. Fahrenheit possède un sens du rythme et une cohésion narration / gameplay qui méritent qu’on s’y attarde. Et puis, c’est un peu le seul jeu au monde dont le but n’est pas de remplir des objectifs. Le but de Fahrenheit, c’est d’en voir la fin. Et croyez moi, il ne faudra pas vous le dire deux fois.

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