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PREVIEW

Paradise

snoopers par snoopers,  email
 
« Appel aux armes de l'Armée de Libération Maurane ! Depuis trop longtemps, notre pays, la Mauranie, est aux mains de tyrans sans scrupules dont la cupidité accule le peuple à une misère sans nom. Afin de lutter contre cette situation contraire aux principes chers à ceux qui défendent les droits de l'Homme, nous nous sommes regroupés pour former l'Armée de Libération Maurane. L'échec de la stratégie d'opposition pacifique ayant été consommé, nous sommes contraints malgré nous de faire résonner l'appel aux armes afin de libérer le peuple du joug de son Roi et de son ignoble dynastie. Conscients de la nécessité d'informer la communauté internationale, nous avons accepté la proposition de Benoît Sokal de relayer notre combat auprès des citoyens du monde à travers deux vecteurs modernes, le jeu vidéo et la BD Paradise. Pour une Mauranie libre ! »
Mon réveil sonne les sept heures du matin. La présentation de presse de Paradise, nouvelle création de Benoît Sokal, n'est qu'à neuf heures trente, mais j'ai tellement l'habitude d'être en retard que cette fois, j'ai préféré prévoir le coup. Pas question de louper ça. Je me prépare rapidement et claque la porte à neuf heures. Une demi-heure suffira pour me rendre aux éditions Casterman, près de la Bibliothèque François Mitterrand. Je croise les doigts pour ne pas me taper un de ces « incidents techniques » qui accablent régulièrement les lignes principales du métro parisien, mais ça n'a pas l'air de suffire. Il fait chaud, les rames sont bondées et mon train refuse obstinément de démarrer. Je jette un coup d'œil angoissé à ma montre. Elle affiche neuf heures trente-deux. Malgré tous mes efforts, on dirait bien que je vais encore être à la bourre.

Benoît Sokal est un auteur de bandes dessinées à succès (l'inspecteur Canardo, c'est lui), et aussi l'heureux créateur de jeux d'aventure tels que Syberia ou L'Amerzone. Le mois dernier, les internautes français ont pu découvrir un site pastiche à la gloire de la Mauranie et de son dictateur, le Roi Rodon. Une manière originale d'introduire son nouveau jeu, Paradise, qui met en scène un pays africain imaginaire au pouvoir vacillant. D'inspiration culturelle arabo-musulmane, quelque part entre « Mille et une nuits » et guerre civile, la Mauranie est une terre aride et merveilleuse aux accents de magie et de vieilles traditions. Un havre naturel luxuriant en plein coeur du désert, secoué par la douleur de son peuple. Contexte politique chargé, donc, et qui donne de l'épaisseur à un univers esthétiquement superbe. La beauté du monde imaginé par Sokal, même défiguré par la guerre et la misère, est une invitation au voyage comme il en est peu.

Je débarque finalement dans les bâtiments de l'éditeur avec vingt minutes de retard. Le temps de reprendre mon souffle dans l'ascenseur, je constate avec soulagement que la présentation n'a pas encore commencé. La foule de journalistes se presse encore autour du buffet, garni de petits pains au chocolat, croissants et cafetières brûlantes. Je salue quelques têtes familières et m'installe au deuxième rang. Alors qu'un ponte des éditions Casterman s'apprête à prendre la parole, je jette un coup d'œil aux larges fenêtres sur ma droite. Le ciel est triste, comme pour presque tous les matins de la capitale. Je me détourne un instant de la grisaille et observe la silhouette beige d'un type en gabardine, adossé contre une table dans le coin gauche de la salle. C'est Benoît Sokal. La barbe courte et l'œil alerte, il fixe le plafond d'un air concentré. Visiblement ailleurs. Et l'autre type de débiter son discours corporate sur la convergence des médias et autres trucs dont je me fous éperdument. Je balade mon regard dans la pièce, et croise celui d'un léopard au pelage noir comme de l'encre. Je suis hypnotisé par ses yeux d'un superbe jaune cuivré. Je cligne des paupières. La bête, immobile, est toujours là, figée sur le carton de couverture du premier tome de Paradise, dont les nombreux exemplaires trônent sur une table non loin de là. Des vacances, et vite.

Contrairement à L'Amerzone, et tout comme Syberia, le monde de Paradise n'est pas tiré d'une précédente création du gars Sokal. L'histoire délaisse même Kate Walker, héroïne de Syberia pressentie pour tenir le rôle titre de Paradise, au profit d'une petit nouvelle, Ann Smith. L'auteur a en effet imaginé une histoire et un univers inédits, dont le jeu et les bandes dessinées (quatre tomes prévus) seraient le prolongement direct. A la base du projet, on trouve donc des artworks, études d'ambiances et trames scénaristiques développées par Sokal. Un tronc commun qui a aussi bien servi au dessinateur des albums qu'aux infographistes du jeu. L'un n'est donc pas le produit dérivé de l'autre, et cela permet aux deux formats de mettre l'histoire en scène à leur manière, en toute légitimité.

L'heure matinale du rendez-vous commence à se faire sentir, et je ne tarde pas à piquer du nez. C'est ce moment précis que choisit Sokal pour entrer en scène, tandis qu'une attachée de presse nous fait passer des tracts politiques vantant les mérites de l'Armée de Libération Maurane. Je parcours vaguement la petite feuille jaune. Amusant. L'auteur fait un signe à son assistant, qui lance la présentation powerpoint du jeu. Défilent alors sur le mur divers artworks et captures d'écran, tous aussi superbes les uns que les autres. Les décors arabisants dégagent un exotisme irrésistible malgré l'omniprésence du spectre guerrier. Sokal explique. « La Mauranie est un résumé de toute l'Afrique en un seul pays, mais une Afrique réinventée, très personnelle. J'ai été bercé par des bandes dessinées comme Tintin au Congo, et j'en garde l'image d'une Afrique merveilleuse, un paradis enfantin. Mais d'un autre côté, je tenais absolument à y mêler ma vision actuelle du monde, plus sombre et dramatique ». Le slide-show terminé, Sokal nous expose brièvement les différentes étapes de conception d'une des cut-scenes du jeu, exceptionnellement calquée sur le découpage d'une séquence précise de la bande-dessinée. « C'est une des seules à reprendre fidèlement une planche de la bédé », nous dit-il. Il souligne également que le jeu en proposera un gros paquet. Ce qui n'est pas vraiment surprenant. Mais si Sokal a déjà prouvé par le passé qu'il était un merveilleux conteur d'histoires numériques, pour Paradise, il semble viser encore plus haut. « J'ai une véritable ambition scénaristique pour ce jeu. Toutes ces choses que nous avons développées, l'histoire, les graphismes, la mise en scène, tout tend à favoriser l'immersion ». Il marque une pause, se reprend. « L'immersion, et l'émotion ».

Ceux qui ont déjà joué à Syberia, ou plus généralement à n'importe quel jeu d'aventure qui s'en approche, seront heureux d'apprendre que Paradise ne se contente pas d'enchaîner énigmes sur fonds fixes et scènes cinématiques précalculées. Lorsque la nuit enveloppe la Mauranie, le jeu propose d'incarner une panthère pour quelques séquences en 3D temps-réel. La relation entre Ann et le félin n'étant que brièvement abordée dans le premier tome de la bande dessinée, difficile d'en savoir plus. M'enfin, on se doute quand même qu'il se passe quelque chose de pas banal. Sokal nous a mis sur la voie en expliquant que c'était Ann qui se transformait en panthère à la nuit tombée, sans toutefois nous dire clairement s'il s'agissait de rêves éveillés ou de véritables métamorphoses. En termes de gameplay, c'est néanmoins beaucoup plus concret. Sans directement manipuler l'animal, il est possible de lui indiquer certaines actions à accomplir. Des actions que lui seul est capable d'effectuer, cela va de soi. Par exemple, si l'héroïne repère un mécanisme à activer hors de sa portée, ou un objet placé en hauteur, il faut attendre la nuit pour ordonner à la panthère, qui peut sauter bien plus haut, de s'en occuper. Une idée pas banale, et qui pourrait bien apporter un peu d'air frais au sein d'un genre gravé dans le marbre depuis trop longtemps.

La plupart des journalistes sont déjà partis depuis quelques minutes alors que je fais dédicacer mon album par Brice Bingono, l'illustrateur de Paradise, qui accompagne sa signature d'un superbe dessin. Pas assez fatigué pour m'envoyer balader, il accepte même de me faire un petit croquis bonus rien que pour vous, gentils lecteurs de Factornews. Sympa le gars. Une fois dehors, je n'arrête pas d'ouvrir ma bédé pour regarder ma magnifique dédicace, manquant à chaque fois de faire tomber toutes les notes glissées sous la couverture. Avant d'entrer dans le métro, je jette un dernier coup d'œil au ciel qui s'étale péniblement au dessus de ma tête. Toujours aussi gris. Bah, je m'en fiche pas mal. J'ai la tête ailleurs, quelque part en Mauranie. Le métro, plus clément qu'à l'aller, m'épargne le coup de la panne et fait défiler les stations. Vivement que j'y retourne. Sortie sur PC début 2006.

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