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[Unplugged] Interview Bruno Cathala

javierulf par javierulf,  email  @javierulf
 
Bruno Cathala fut très certainement l’auteur français de jeu de société le plus en vue de l'année passée. Il vient de sortir en l’espace de quelques mois 2 jeux qui ont été parmi les boites en cartons de fin 2014, pour les experts et les familles : Abyss et Five Tribes. Il a remporté fin Décembre le titre de designer de l’année au salon DAU de Barcelone. Five Tribes croulera (je l’espère pour son auteur) sous les awards en 2015, il vient d’ailleurs de remporter le Tric Trac d’Or 2014, l'une des récompense majeure en France. Malgré son emploi du temps surchargé, il prend le temps de répondre à nos questions.
Bruno, Tu es un designer très prolifique, je vois plus de 80 jeux designés ou co-designés sur ta fiche Boardgamegeek. D’où te vient cette inspiration ? Ciné, TV, autres jeux de société ou jeux vidéo ? Tu joues aux jeux vidéo un peu d’ailleurs ?
   

Tout d’abord, on ne créé jamais dans l’absolu. On se nourrit nécessairement de l’existant. Un peintre commence par faire ses armes en étudiant les grands maitres. Pour être écrivain il faut avoir beaucoup lu. Et donc pour être auteur de jeu, il faut avoir beaucoup joué. Mon inspiration, de façon inconsciente, se nourrit de toutes ces expériences ludiques emmagasinées de-ci de-là depuis l’enfance. Et je les régurgite aujourd’hui, à ma propre sauce, combinées avec des univers issus de lectures (romans, BD) mais aussi du cinéma et du jeu vidéo. Aujourd’hui je ne joue plus vraiment aux jeux vidéo. Pas par manque d’envie, mais par manque de temps et de budget… c’est cher une belle console de salon quand même. Mais j’ai joué à un peu tous les types de jeux vidéo par le passé, jusqu’à la Wii.


 
Quel est le jeu qui t’a fait dire « moi aussi je peux le faire » et quel est ton jeu préféré que tu n’aies pas créé ?
Le déclic a eu lieu dans les années 80, en découvrant qu’il y avait une vie après le Monopoly grâce à la défunte revue Jeux et stratégie. J’ai acheté par correspondance le jeu Fief, de Philippe Moucheboeuf, qui était édité car il avait remporté un concours de créateurs (le pion d’or jeux et stratégie). Et j’ai pris une bonne claque en jouant à Fief encore et encore. Là je me suis dit que un jour je serai publié, et que je gagnerai ce concours. Sauf qu’à cette époque, ne m’étant encore pas assez nourri de l’existant, je n’avais pas le début d’une idée.
 
Quel est ton process de développement de jeu, thème d’abord, mécanique ensuite ou l’inverse ; ou autrement ? As-tu eu l’occasion de jouer à un jeu vidéo qui t’a inspiré pour un thème à reproduire en jeu de société ? 

Il y a trois points de départ possibles pour créer un jeu :
  • Le thème
  • Une idée de mécanique
  • Le matériel
En ce qui me concerne, dans 60% des cas, l’étincelle initiale est une idée de mécanisme. Dans 30% des cas, je pars du thème. Et dans seulement 10% des cas, je pars de l’envie de manipuler tel ou tel type de composants.
Mais aussitôt après que la première étincelle ait mis le feu aux poudres, avant de construire quoi que ce soit, je me mets à réfléchir à la meilleure adéquation entre ces trois axes. Pour tenter d’obtenir l’objet ludique le plus adéquat, le plus « homogène ».
Par contre, je n’ai pas souvenir d’une idée née directement d’un jeu vidéo.
 
J’aime dire que le jeu de société est le multijoueur IRL des jeux vidéo. Avant, j’invitais des joueurs à jouer à Fifa chez moi, maintenant, je les invite jouer à Bora Bora, car je trouve ça plus convivial. Le marché du jeu de société est en plein boom et les noms français comme Asmodee, Iello ou Days of Wonder sont sur le devant de la scène. Comment expliques-tu cette explosion du jeu de société ces dernières années et l’importance des entreprises françaises dans ce secteur ? 

Je pense que le jeu vidéo est une des raisons de la bonne santé du jeu de société aujourd’hui.
Je m’explique. Pour les générations précédentes, il était normal que l’enfant joue. Par contre, le passage à l’âge adulte impliquait de cesser de jouer (en dehors des grands classiques comme la belote ou le tarot). Pour ces générations, un adulte qui jouerait simplement pour le plaisir, pour lui-même, pas pour jouer avec ses enfants, ce serait suspect. Pas très sérieux.
 
Et puis il y a eu le jeu vidéo. Au travers du jeu vidéo, l ‘adolescent, un peu (beaucoup) addict, et qui n’a pas besoin de partenaire pour jouer, a continué à jouer. Le jeune adulte qu’il est devenu continue à jouer. Encore et encore. Et puis vient un moment où jouer tout seul devant son écran, ça a ses limites, même si on est relié à d’autres au travers de  casques ou de tchats. Et l’envie de se retrouver autour d’une table avec les amis se fait de plus en plus forte… surtout si la copine commence à hurler à chaque branchement de la console de jeu. Et du coup, comme le goût de jouer est toujours là, pourquoi ne pas regarder ce qui se fait en jeux de société, pour des soirées sympas entre potes et/ ou entre couples d’amis…

Quant aux entreprises françaises, elles ont actuellement le vent en poupe grâce au soin qu’elles portent à la réalisation des jeux, tant dans leurs composants que dans la qualité graphique. 
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les illustrateurs mis en avant par les éditeurs français se voient aujourd’hui courtisés par les éditeurs allemands.
 
J’ai lu sur Tric Trac qu’après la sortie de Trajan de Feld, tu étais dépité (Pour info, Bruno avait finalisé/développé un jeu basé sur l’awalé, mécanique de semailles africaine. Feld a sorti un jeu avec une mécanique similaire avant que Bruno n’ait l’occasion de mettre son jeu sur le marché et a du coup dû tout annuler). Puis tu as sorti Days Of Wonder Five Tribes, énorme succès, dont la mécanique est inspirée de l’awalé également. Avec le recul, n’es-tu pas satisfait du timing de sortie de Trajan qui t’a finalement permis de réaliser Five Tribes dont on connait le succès ? Et sinon, ces designers allemands, tu en penses quoi ?   

L’histoire qui m’est arrivée avec Trajan est typique du fait que les idées sont dans l’air du temps ; et que nous, auteurs, en sommes les récepteurs. Nous nous nourrissons mondialement des mêmes influences. Et il n’est donc pas surprenant que ces mêmes influences aient généré les mêmes envies chez des personnes sans aucun contact entre elles. Ce qui a été le plus frustrant pour moi, c’est que ce projet initial est mort dans l’œuf juste parce que je n’avais pas eu le temps matériel de le développer alors que tout le canevas du jeu était sur mon cahier depuis deux ans.
Aujourd’hui, bien sûr, je ne peux que me réjouir de l’accueil réservé à Five Tribes, un jeu qui compte énormément pour moi, pour tout un tas de raisons personnelles. Et si ce jeu est lui aussi basé sur la mécanique de semailles de l’Awalé, il est très, très différent de Trajan.
 


Quant aux designers allemands *sourire* je ne fonctionne pas comme ça. Je ne « classe » pas les auteurs par nationalité. Chacun d’entre nous, peu importe sa nationalité, a sa propre personnalité. Si tu regardes au niveau français, par exemple, quel point commun en terme de game design, entre Roberto Fraga, Hervé Marly, Antoine Bauza, Bruno Faidutti ? À part l’amour des jeux, bien sûr…
 
Bon et les jeux de zombies, les Kickstarters (aussi populaire dans le jeu de société que dans le jeu vidéo), ça te saoule pas un peu toi aussi ? Est-ce qu’il y a un thème que tu te refuses d’utiliser ? Si oui, pour quelle raison ? 

Il n’y a rien que je « refuse » à priori. Par contre je ne sais travailler que sur des jeux auxquels j’ai envie de jouer moi-même. Mon moteur, c’est de faire « mes » jeux… Et effectivement, travailler un jeu de zombies ne me fait pas envie. Tout simplement parce que ce n’est pas ma culture. Je n’ai jamais été attiré par les films de zombies, ni par les BDs de zombies. Et donc je ne suis absolument pas attiré par les jeux de zombies. En plus il y en a déjà plein. Mais ça, c’est mon feeling d’aujourd’hui, qui sait si dans quelques années, je n’aurai pas soudainement envie de faire le mien !
 
Quant à Kickstarter… vaste sujet difficile à traiter en quelques lignes. C’est un mode de financement de l’édition que je suis avec attention. Je ne vais pas rentrer dans le détail, mais il y a un point qui m’interroge vraiment. C’est sur le comportement que ce mode de financement est en train de générer peu à peu chez les joueurs passionnés. Une grande partie d’entre eux, si ce n’est la totalité, a aujourd’hui les yeux rivés sur Kickstarter. On est en train de fantasmer sur des jeux virtuels qui arriveront après demain (et qui ne sont bien souvent pas terminés, dont on ne sait finalement pas grand chose de concret à part de jolies images de projection 3D de ce que seront probablement les figurines). Et on dépense de l’argent (lui bien réel) et on continue à fantasmer ce jeu, au moins pendant un temps, parce que le temps passe. Et que la durée de réalisation d’un projet Kickstarter est longue. 12 mois, 18 mois…. Et pendant ce temps, on oublie, à la fois le projet, mais aussi la dépense. Et on est en train de dépenser sur d’autres projets. Et quand le jeu arrive enfin, on est tellement tourné sur autre chose, que, finalement, on y joue à peine, parfois pas du tout. Et finalement peu importe si le jeu est seulement moyen, pas à la hauteur des espoirs d’il y a un an, puisque là, le prochain qu’on est en train de pledger, celui-là il sera cool…
 
Note : Zombicide Saison 3 a été financé a auteur de 2 849 064 dollars, seulement 100 000 dollars avaient été demandé.

Le comportement que je décris peu paraître caricatural. Mais il est assez vrai. Et forcément il m’interroge quant aux conséquences obligatoires que tout ceci est en train d’avoir sur le marché de nos jeux préférés, sur le fonctionnement des éditeurs, sur la survie des boutiques, maillon essentiel pour  le développement du secteur… et donc aussi forcément sur mon travail d’auteur. 
Encore merci à Bruno pour ces réponses. Pour toute personne intéressée par le process de développement d’un jeu, je vous conseille la lecture du passionnant journal qu’a tenu Bruno pendant le développement de Five Tribes. Maintenant qu’on connait le succès de ce jeu, il est encore plus intéressant de le lire !
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