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[Rubrique littéraire] L'Histoire de Zelda

Nicaulas par Nicaulas,  email  @nicaulasfactor
Après une parenthèse désenchantée consacrée à un livre dont on ne veut plus jamais entendre parler, la rubrique littéraire de Factornews reprend une activité normale. C’est-à-dire des reviews de bouquins de JV écrits par des gens qu’on aime bien. Après le livre Half-Life de Yann François chez Third Editions, on va aujourd’hui parler de « L’Histoire de Zelda » d’Oscar Lemaire, publié chez Pix’n Love.
Les bouquins et publications sur Zelda, ce n’est pas vraiment ce qui manque : guides, hors-séries de magazines, mangas, le tout en versions officielles et officieuses, professionnelles et amateures… Comment trier le bon grain de l’ivraie ? Déjà en faisant attention aux auteurs. En l’occurrence, avec Oscar Lemaire au clavier, cette Histoire de Zelda part sur de bonnes bases. Pigiste pour de multiples rédactions (Gamekult, la rubrique Pixels du Monde, JV Le Mag, etc.), et co-auteur de quelques livres chez Pix’n Love et Third Editions, il est, avec Netsabes, l’un des journalistes francophones incontournable si vous vous intéressez au jeu vidéo en tant qu’industrie. Il a notamment créé le site gamescharts.fr, remplacé depuis par des articles copieux et réguliers sur Gamekult (souvent en premium, n’hésitez pas à demander des codes gratos en commentaires j’en ai quelques un qui traînent). Il avait d’ailleurs participé au très gros boulot de GK pour les 30 ans de Zelda en 2016,  avec un article de plus de 100 000 signes sur les coulisses des développements des jeux. Un travail dont il s’est servi pour son livre, dont l’angle d’attaque est identique : s’attarder sur le développement des jeux entre 1986 et 2000, pour mieux comprendre pourquoi et comment la série est devenue si populaire.
Illustration empruntée à l'article d'Oscar sur Gamekult.


Ainsi, sur environ 350 pages, le livre consacre 4 chapitres à Legend of Zelda, 1 à Adventure of Link, 2 à A Link to the Past, 2 a Link’s Awakening, 4 à Ocarina of Time et 4 à Majora’s Mask. Pour chaque jeu, Oscar Lemaire s’attarde sur la composition des équipes de développement, le contexte dans lequel chaque projet a été lancé puis comment il a été mené à bien, comment chaque jeu a été reçu par la critique et les joueurs à l’époque et enfin quelle est sa postérité aujourd’hui. Et si la sensibilité de l’auteur perce à certains moments (il semble assez clair que Majora’s Mask est son préféré), ce travail n’a rien d’une élucubration de fanboy. On reproche parfois à Nintendo d’être une entreprise renfermée sur elle-même et maladroite dans sa communication. L’Histoire de Zelda prouve qu’en réalité (et en grande partie grâce à feu Satoru Iwata), pour qui veut bien se donner la peine de creuser, d’écouter l’intégralité des Iwata Asks, d’aller chercher des publications anglaises et japonaises ainsi que des magazines de l’époque, il est possible de connaître en détail l’histoire des jeux et des hommes qui les ont créés. Bien sûr, il subsiste quelques zones d’ombre, comme la nature du travail de Yoichi Yamada, crédité à des postes clés sur tous les épisodes depuis Adventure of Link mais qui n’a jamais participé à un Iwata Asks ni répondu à aucune interview et dont le rôle exact reste assez flou. Mais le livre est probablement ce qu’on peut trouver de plus complet sur Zelda, malgré tout.

Quand il s’agit d’analyser l’accueil des jeux puis leur postérité respective, notamment ce qu’ils ont apporté au reste de l’industrie en termes de gameplay, Oscar Lemaire fait alors appel d’une part à une colossale collection de magazines de l’époque (francophones, anglophones et japonais), et d’autre part réalise lui-même des interviews pour avoir des témoignages de première main. On peut par exemple penser ce qu’on veut d’AHL, mais il a vécu cette période de la presse française aux premières loges et son témoignage s’avère précieux. On trouve également des morceaux d’une interview de Mark Brown (qu’on adorerait lire en entier, d’ailleurs), qui consacre actuellement une série de vidéos intitulées « Boss Keys » au design des donjons des Zelda, qui a abordé le game design général de plusieurs épisodes dans ses vidéos « Game Maker’s Toolkit », et qui partage ici son expertise indiscutable. En bref, l’Histoire de Zelda est parfaitement documentée et est l’aboutissement d’un travail qu’on imagine colossal et de longue haleine. C’est paradoxalement l’un des seuls petits reproches qu’on peut lui faire : certains passages sont noyés sous les citations. Lorsqu’il s’agit de Miyamoto, Aonuma ou n’importe quel designer ayant travaillé sur les jeux, on nage dedans avec bonheur. Lorsqu’il s’agit d’une litanie de citations quasi-identiques venant de magazines, c’est certes une parfaite illustration du traitement des jeux par la presse, mais ça casse un peu la fluidité de lecture. Notez au passage que pour des raisons de droits et en dehors de quelques histogrammes, aucune illustration n’est présente.

Mais que cela ne vous rebute pas : malgré ses 8 pages de biographie, le livre évite l’écueil du mur d’infos et de chiffres en organisant tout ça de manière cohérente, logique et facilitant la fluidité de lecture. Résultat, c’est une formidable occasion d’apprendre des tas de choses sur une série qu’on imaginait sans secret. Certaines anecdotes sont triviales et amusantes, comme le fait que les modèles initiaux de Link et Ganondorf d’Ocarina of Time étaient en partie inspirés de Leonardo di Caprio et Christophe Lambert, respectivement. Mais le plus gros du livre offre plutôt un éclairage sérieux et documenté sur les différents projets. Par exemple, on y apprend que A Link to the Past a été imaginé comme une suite directe de Legend of Zelda (et le deuxième épisode d’une trilogie), et que l’ambition initiale de Miyamoto était de refaire un monde ouvert à la curiosité et l’expérimentation du joueur dès le début du jeu. Mais le livre rapporte une interview de Miyamoto dans Famitsu en 1992 : « Le problème d’une version ouverte de Zelda reposait sur les dialogues et l’intrigue. […] Programmer [un tel jeu] avec suffisamment de logique pour gérer toutes les possibilités aurait probablement nécessité environ 150% de mémoire supplémentaire par rapport à ce que l’on avait. » C’est pour cette raison, parmi d’autres, que fût mise au placard jusqu’à Breath of the Wild la liberté d’explorer Hyrule indépendamment du scénario. C’est aussi l’occasion de découvrir des évènements un peu oubliés, comme la « grande pénurie de DRAM de 1988 » liée à une guerre commerciale entre le Japon et les Etats-Unis et qui obligea Nintendo of America à réduire sa production de cartouches, occasionnant de sévères pénuries d’Adventure of Link. Ou bien les tensions accrues entre la Corée du Nord et le reste du monde pile poil pendant le développement de Majora’s Mask : plusieurs membres de l’équipe étaient à un mariage à un moment où on craignait des tirs de missiles coréens sur le Japon. Cette ambiance étrange de « on fait la fête alors que le ciel peut nous tomber sur la tête à tout moment » les inspirera à faire s'écraser la lune pendant que Bourg-Clocher prépare une grande fête tout en niant l’imminence du danger, et à intégrer la quête du mariage de Kafei et Anju.
 
A ce propos, Link’s Awakening et Majora’s Mask sont les seuls jeux à bénéficier d’un chapitre consacré à leurs scenarii. C’est parfaitement logique pour qui y a joué, et cela permet de sortir temporairement de l’analyse pure, pour replonger avec nostalgie dans deux histoires marquantes, qui dépassent la simple fonction de toile de fond. C’est globalement la plus grosse qualité du livre : il donne furieusement envie de faire, ou refaire, tous les jeux de la saga dans l’ordre, afin de ressentir par soi-même tout ce qu’il décrit. Les choix de game design, les contraintes techniques, les histoires, la postérité des jeux… tout. Un deuxième tome est dans les tuyaux, en toute logique pour se consacrer à la période 2001-2017. Et au vu du nombre et de la réputation des épisodes sortis pendant cette période, ça s’annonce sportif. On a hâte.


L'Histoire de Zelda vol. 1 - Les origines d'une saga légendaire, Oscar Lemaire, Pix’n Love, 24,90€
L’Histoire de Zelda est probablement ce que vous pouvez trouver de plus complet, synthétique et pertinent sur les quinze premières années de la saga. Le travail de documentation est colossal, mais l’ouvrage reste la plupart du temps fluide et agréable en évitant le mur de texte et de chiffres. Et autant vous prévenir : vous aurez envie de rejouer à tous les épisodes. 
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